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Just’une chronique : La Grande Guerre

Je me risque à écrire une chronique de quatre épisodes qui retracent les tournants de l'histoire de la Grande Guerre (1914-1918) dont on vient de fêter les cent ans de sa fin.

 

 

 

 

 

1914 —  de l’escalade à l’embrasement.

Épisode I

Deux coups de feu et près de quarante millions de morts… ce bilan semble être inconcevable, incongru et disproportionné. Comment, une balle peut-elle engloutir une population équivalente à Tokyo? Quel est le mobile du crime? Qui est le tireur? Et surtout, quel jour atroce sommes-nous?

L'attentat de Sarajevo, 1914.

L’attentat de Sarajevo, 1914.

Nous sommes le 28 juin 1914, en Bosnie, à Sarajevo. La foule hurle. L’héritier de la couronne de l’Empire d’Autriche-Hongrie vient de tomber sous les balles du revolver de Gavrillo Princip. L’archiduc héritier François-Ferdinand et son épouse morganatique, la duchesse Sophie de Hohenberg décèdent quelques minutes après. Le mobile du crime, le nationalisme, l’étudiant Princip faisant partie d’une conspiration hostile à la domination de la Double-Monarchie sur la Serbie.

L’étincelle Austro-Serbe

À Vienne, capitale de l’Empire, on apprend la nouvelle au vieux Kaizer François-Joseph, veuf de feue l’impératrice Sissi, assassinée il y a déjà vingt ans. Ce dernier est partagé. D’une part, il n’est pas vraiment insatisfait que l’héritage de sa couronne n’aille pas dans les mains de son neveu qu’il hait profondément pour avoir, entre-autre, voulu moderniser l’Empire séculaire. De plus, le malheureux a osé, se marier avec une femme de rang inférieur ne pouvant donc donner d’héritier à la Couronne, d’après la dure loi de succession des Habsbourg. Mais, l’Empire, héritier du Saint-Empire Romain Germanique, qui fut enterré par Napoléon un siècle plus tôt est une fois de plus touché en son cœur. Feue première puissance germanophone, supplantée en 1866 par la Prusse lors de la bataille de Königratz, elle ne peut souffrir d’un pareil camouflet. Jamais les Habsbourg ne ploieront devant un état aussi insignifiant que la Serbie, qui vient d’envoyer un agent assassiner un Prince de sang impérial, il en va de l’honneur de l’Autriche.

François-Joseph d’Autriche

La Serbie, jeune monarchie des Balkans, bien que n’approuvant pas la diplomatie d’influence de son puissant voisin, condamna de manière officielle le meurtre archiducal commis par un groupuscule extrémiste. Cette dernière savait qu’une guerre, provoquée par elle-même ne pouvait que mener à sa perte. D’autre part, son gouvernement avait appuyé des agents pour exécuter l’archiduc. En revanche, si les Serbes étaient attaqués, ils savaient que leur puissant allié, l’Empire de Russie, viendrait certainement à leur secours. En effet, les deux peuples, à majorité slaves entretenaient d’étroites relations diplomatiques, résultant en une assistance mutuelle en cas de conflit. Le 23 juillet 1914, un ultimatum austro-hongrois, volontairement inadmissible, fut expédié au Royaume balkanique, ses conditions furent toutes acceptées à l’exception d’un point: que des policiers autrichiens viennent enquêter sur le meurtre du prince en Serbie. Inacceptable, ce dernier point vit la mobilisation de l’armée Serbe ainsi que le rejet de l’ultimatum deux jours plus tard.

 

Le jeu des alliances

Avant d’adresser son ultimatum, l’Autriche-Hongrie s’était entretenue avec son puissant allié allemand. L’Empire Allemand, dirigé par une main de fer par le Kaizer Guillaume II, était une des plus grandes puissances industrielles du continent. Diplomatiquement, ce dernier était l’instigateur d’un pacte militaire tripartite entre l’Autriche-Hongrie, le Royaume d’Italie et lui même. Si l’une des parties était attaquée par une puissance tierce, alors les armées des deux autres se devaient de secourir cette dernière. D’une autre part, la Russie faisait partie de l’Entente Cordiale. Cette dernière était également constituée du Royaume-Unie de Grande-Bretagne et d’Irlande (première puissance mondiale) et de la France.

Cette dernière, seule république majeure du continent, était forte d’un grand Empire colonial et d’une grande rancœur à l’égard de l’Allemagne, lui ayant soutiré l’Alsace et la Loraine à l’issue de la guerre de 1870. Cette guerre vit la chute du second empire de Napoléon III qui fut vécue comme un drame national. Dès l’école, on enseignait aux jeunes Français l’esprit «revanchard» et la haine du «boche» (surnom péjoratif pour les Allemands). À Paris, la statue allégorique représentant Strasbourg, capitale de l’Alsace, place de la Concorde, était vêtue d’un voile de crêpe noir, symbole de deuil depuis près de quarante ans. Un seul prétexte pouvait donc précipiter une énième guerre franco-allemande.

Le Président du Conseil des Ministres, René Viviani en 1912.

Cette dernière ne se fit pas attendre très longtemps. Inquiété par la mobilisation de la Double-Monarchie contre son allié Serbe, le tsar de Russie Nicolas II décrète la mobilisation de ses troupes. Les Autrichiens envahissent la Serbie puis les Russes attaquent l’Autriche. Guillaume II déclare la guerre à la Russie, enjoignant par la voix de son ambassadeur à la France de rester neutre. La réponse du Président du Conseil des Ministres, René Viviani est cinglante «La France agira selon ses intérêts!». Le Conseil décrète la mobilisation, suivie par une déclaration de guerre formelle à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie par le Parlement. L’Allemagne tente, une fois n’est pas coutume, d’envahir la France en passant par la Belgique, qui lui oppose une résistance farouche. Le Royaume-Uni, garant militaire de Bruxelles et en vertu d’un «bout de papier» selon Guillaume II d’Allemagne, déclare la guerre à l’Allemagne et à son allié viennois le 5 août 1914. En l’espace d’un mois, l’Europe et les empires coloniaux qui y sont rattachés ont basculé dans la violence inouïe.

L’Italie et les autres.

En revanche, le Royaume d’Italie de Victor-Emmanuel III reste en dehors de la Grande Guerre dans un premier temps. Pourtant membre de la Triplice et donc lié aux deux empires germaniques, il n’a pas à honorer l’accord d’assistance militaire. En effet, celui-ci stipule l’entrée en guerre en soutien d’une partie agressée et non pas le déploiement des troupes si une partie envahit un territoire. Selon la diplomatie italienne, il est clair que Vienne a attaqué la Serbie et que s’en est suivi une guerre qui n’est pas du ressort du traité. L’intérêt à adopter cette stratégie fuyante est motivé par la domination autrichienne sur des territoires italophones au nord de la péninsule homonyme. Le royaume compte bien récupérer, à l’issue de la guerre, ces morceaux de territoire et de s’affranchir de la domination germanique au centre de l’Europe qui l’asphyxie. Londres et Paris l’ont bien compris: il est vital pour la France de ne pas ouvrir un second front. Ces derniers vont donc faire un marché avec le royaume: s’ils l’emportent, l’Italie aura leur faveur.

En ce qui concerne la guerre sur le territoire américain, la situation au début est très mitigée. Au Nord, le Canada, ancien dominion britannique, décide d’aider l’Empire rapidement. Sam Hughes, ministre de la milice et de la défense, fait entraîner un corps expéditionnaire à la hâte qui s’embarque pour l’Angleterre afin de prêter assistance au Roi George V. Il s’agit du plus grand convoi maritime n’ayant jamais traversé l’Atlantique. Les États-Unis, penchant en faveur de l’Entente restent loin de ce conflit qui ne les concerne pas directement, l’entrée en guerre prématurée rapportant que peu d’avantages, il préfèrent rester neutres. Le Mexique également, mais ce dernier verra une tentative de manipulation allemande pour rentrer en guerre avec les États-Unis ce qui sera des raisons qui propulsera ces derniers dans le conflit européen. L’Amérique du Sud reste majoritairement isolée du conflit, à l’exception de quelques escarmouches entre la Kriegsmarine allemande et la Royal Navy.

Pour ainsi résumer la situation: en 1914 se déclencha le pire conflit mondial que la terre ait connu. Première en son genre, cette guerre mondiale, totale, allait révolutionner le paysage géopolitique mondial, à grand renforts d’industries et de techniques de guerre moderne jusque là inusitées. Cette guerre, signa la fin d’une domination monarchique au niveau de l’Europe et vit même trois cousins, George V, Guillaume II et Nicolas II faire affronter leurs peuples respectifs à mort. Cette guerre, décrétée par le jeu des alliances, dictée par des nationalismes fanatiques, dirigée par l’autoritarisme anéantit la domination européenne et bouleversa l’équilibre mondial. Cette guerre, grande de quatre ans, allait finir il y a cent ans déjà… Oublier ses leçons en serait une incommensurable tragédie.

1915 — Les questions Romaines

Épisode II

Avant de commencer cette chronique, je ferai un petit rappel. Car oui, il est vrai que nous avions débuté cette série l’année dernière, celle du centenaire. Je profite donc de l’occasion pour vous transmettre mes vœux de réussite, de santé et de bonheur pour la nouvelle qui commence. Nous avions évoqué l’Autriche-Hongrie du vieux Kaizer François-Joseph, en proie à des divisions profondes et en quête d’une « Guerre d’Union Nationale » pour tordre le cou aux nationalismes latents au sein de son empire. L’Autriche avait perdu de sa superbe; le Saint Empire, terrassé par Napoléon, puis humilié par Bismarck à Königgratz, cinquante années plus tard, n’était plus qu’une Double-Monarchie lasse. Avec aucun gouvernement central et qu’une union personnelle chevillée par un vénérable monarque de quatre-vingt-quatre ans, Der Alte Franz, elle ne pouvait être acculée davantage.

La jeune Italie et la vieille Église

Un autre état au sein du Vieux Continent a eu un rôle primordial dans cette Grande Guerre, vous vous doutez indubitablement duquel il s’agit au vu de l’intitulé de cet article. En effet, en 1915, l’Italie du Roi Victor-Emmanuel III est un jeune état. Moins de cinquante années s’affichent à son compteur, son unification par la force ou par les alliances, dont Giuseppe Garibaldi fut l’artisan n’a vu le jour que dans les années soixante-dix du dix-neuvième siècle. L’État est clérical, mais assez anti-pontifical : en effet, l’homme en blanc, Benoît XV, est un guide respecté des Italiens, nonobstant, il demeure diplomatiquement peu cordial.

Le Pape Benoît XV

En effet, le Saint-Siège disposait naguère sous Pie VIII, de ses États Pontificaux. Hélas, ces derniers furent envahis par les Italiens désireux de s’unir. Fini le pouvoir temporel du Pape, ce dernier est désormais prisonnier de Rome et ne possède que le palais apostolique du Vatican comme seul lieu de pouvoir. L’Église catholique romaine, par conséquent, se trouva en état de siège par la jeune monarchie Italienne. Cette époque sombre des relations entre les deux Rome, dirigées respectivement par son Évêque et son Roi, que l’on qualifia de « Question romaine ». Le dilemme ne fut résolu que par Pie XI et Mussolini en 1929, par la signature des accords du Latran, faisant renoncer au successeur de Saint-Pierre ses états pontificaux.

En sus de cette relation complexe, presque schizophrénique, entre les deux chefs d’État romains, l’Église était en perte croissante d’influence dans le Vieux Continent. Autrefois, il aurait quasiment fallu son approbation pour mener une guerre entre deux royaumes; toutefois, en 1914, ce n’était plus l’usage.

Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, était dirigé par George V, commandeur des croyants de sa propre religion chrétienne : l’anglicanisme. Et gare aux nationalistes catholiques irlandais : l’armée royale de l’Empire les gardait de tout acte de rébellion et usa même la force en 1916. Les Allemands étaient, à l’exclusion de la Bavière, gouvernés par l’Église réformée calviniste. Cette religion était celle du roi de Prusse, royaume dominant au sein de l’Empire allemand, donc Rome n’a point droit au chapitre. De même chez les Russes, orthodoxes et brouillés depuis 1054 avec l’Évêque romain. Quant à la France, elle avait d’une part soumis au siècle précédant Rome, lors de ses périodes monarchiques, en se portant garante de sa sécurité avec son armée. D’autre part, quand elle devint une République, la « Fille aînée de l’Église », se décréta laïque et décida de rompre toute subvention ou prosélytisme religieux étatisé en 1905 ; date qui résonne encore aujourd’hui comme étant cruciale dans l’histoire de l’Hexagone.

Face à cette situation menaçante, le Pape adopta alors une neutralité sans équivoque: il ne prit point part aux hostilités, ni diplomatiquement, ni militairement même de manière symbolique. Il se contenta de condamner toutes les exactions ayant pu être commises par les deux camps. Ainsi, les suppliques de la très catholique Autriche-Hongrie, celles de l’Italie ainsi que celles de la « Fille aînée de l’Église », furent renvoyées dos à dos. Nul croyant n’est tenu de se battre pour des motifs religieux voire même doit appeler à la paix entre frères chrétiens du Vieux Contient. Sans effets. Malgré le fort pouvoir de l’Église catholique lors des siècles précédents : le vingtième siècle allait être celui de l’émancipation des États européens face à l’Église.

Les revendications, ferment de la discorde

En 1914, l’Italie n’a pas envahi la France. La raison en est bien simple en apparence : l’Autriche-Hongrie a envahi la Serbie et déclenché la Guerre. Or, le pacte de la Triple Alliance dans lequel elle était engagée était strictement défensif, ce qui explique son inaction militaire dans les cercles diplomatiques. Mais, les raisons de ce choix sont bien plus profondes : l’Italie, très jeune monarchie, a naguère été contrainte de signer ce pacte afin de garantir son intégrité territoriale face à son puissant voisin Autrichien.

Victor Emmanuel III, Roi d’Italie

Cependant, en 1915, l’Empire autrichien n’est plus que l’ombre de lui-même : en difficulté face à l’Empire russe et sous tutelle de l’Empire allemand. Qui plus est, l’Italie revendique depuis bien longtemps le Tyrol du Sud, le Trentin et Trieste : toutes provinces austro-hongroises. Le détail n’a pas échappé à Théophile Delcassé, ministre des affaires étrangères de la République Française ni à son homologue anglais. Faire basculer l’Italie forcerait l’établissement d’un troisième front et épuiserait davantage les empires centraux. Le pacte de Londres fut donc signé le 26 avril 1915, entre les ambassadeurs italien, britannique, français et russe.

Ainsi, en échange d’un redécoupage territorial clément, les Italiens renversèrent leur alliance. Ils signèrent le traité secret, cherchèrent un cassus belli et attaquèrent la vieille Double-Monarchie. Les Hongrois et les Autrichiens furent débordés par cette offensive soudaine et il fallut l’intervention d’unités allemandes pour enrayer la mécanique italienne. Ainsi se déroula la première bataille de l’Isonzo, première d’une série de douze batailles sanglantes, visant à s’emparer du port austro-hongrois de Trieste, dont la population était aux deux tiers italiens.

Un épilogue mitigé

Les empires centraux furent ainsi désarçonnés par ce troisième front, venant éreinter davantage la faible Double-Monarchie. Mais, deux ans plus tard, la donne changera encore : la Russie sera en proie à une révolution, menant à la chute du tsar Nicolas II et à l’arrêt des combats sur le front Est-Européen. Cependant, les États-Unis décidèrent de prêter main-forte aux démocraties européennes pour des raisons tant militaires qu’économiques la même année. L’écrasement par cette quadruple alliance des Empires centraux s’acheva en novembre 1918.

Mais les États-Unis, ainsi que la France, afin de préserver leurs intérêts sur le Continent décidèrent de ne pas honorer toutes les clauses du pacte de Londres lors du Traité de Versailles en 1919. Cet acte fut vécu comme un camouflet diplomatique et contribua à l’accession du dictateur Benito Mussolini en 1922, puis à la formation de l’Axe Rome-Berlin durant la Seconde Guerre Mondiale…

1915 — Révolutions et résolutions

Épisode III

Nous ne l’avions que peu évoqué jusqu’ici, mais un immense Empire, tant par sa superficie que sa sécularité, fut l’un des belligérants de cette Guerre. Un allié de la France, qui lui a fait bâtir le pont baroque Alexandre III en plein cœur de Paris; un allié également de la Grande-Bretagne, dont les cours parlent toutes deux la langue de Shakespeare. Je parle bien évidemment de l’empire Russe, s’étendant de l’Amour à la Pologne à cette époque.

Tannenberg… Ludendorff vs Samsonov

L’entrée en guerre de la Russie du Tsar Nicolas II fut subséquente à l’invasion de la Serbie par l’Autriche-Hongrie. La Russie envahit alors l’alliée de la Double-Monarchie, l’Allemagne, qui lui avait déclaré la guerre. L’armée allemande, ayant prévu une grande offensive sur la France, son ennemie jurée, n’aligna sur le front que peu de divisions en comparaison aux armées russes.

En 1914, lesdites armées de Samsonov et de von Rennenkampf (oui, ce dernier était bien russe!) marchèrent en toute quiétude en territoire Prussien. Malheureusement pour ces deux derniers, l’animosité qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre, larvée depuis la Guerre Russo-Japonaise de 1904-1905, combinée à l’efficacité du commandement adverse, scella le sort de cette campagne.

Le cousin Allemand du tsar Nicolas II, lui aussi petit-fils de Victoria du Royaume-Uni, Guillaume II, était bien au courant des faiblesses de l’armée russe. Tenue par l’aristocratie, son commandement était assez inefficace et cherchait les coups d’éclat pour plaire à sa Majesté. Bien trop sûrs d’une victoire par le nombre, les rivaux de l’Est lui laissaient une carte à jouer : l’efficacité prussienne.

Les cousins Nicolas II de Russie et George V d’Angleterre, chefs d’États en 1917 et petit-fils de la reine Victoria.

Un roturier, Erich Ludendorff, officier de carrière, ainsi qu’un vétéran, Paul von Hindenburg, déjà officier à la bataille de Königgrätz (1866) puis vainqueur des Français en 1870, furent placés aux commandes de l’armée de l’Est. La bataille de Tannenberg, en 1914, fut sanglante pour les russes et décisive pour le Monde. Elle provoqua le suicide de Samsonov, voyant sa IIe armée impériale assiégée, ainsi que l’enlisement sur le front de l’Est.

Sans victoire vient la colère

Ainsi, nulle offensive ne fut plus tentée, et la Russie rurale en souffrit. D’abord, le nombre de morts sur le champ de bataille fit augmenter la peine du peuple. L’économie, déjà arriérée, fit les frais de cette guerre totale, résultant en des pénuries et provoquant encore plus les classes moyennes et ouvrières du pays.

Pis, les défaites et les brimades, provoquées par l’aristocratie n’ayant pas encore aboli le servage, firent des ravages au sein du moral populaire. Le servage… Il faut que je souligne ici ce point. Il s’agit d’une sorte d’esclavage tout droit sorti du bas Moyen- ge ; nous sommes là en Europe, et ce seulement environ quatre-vingt-dix ans avant la naissance de nous, étudiants de la Poly! Ayez donc conscience que seule une révolution pouvait voir le jour dans cet empire certes séculaire, mais ô combien orgueilleux de sa mécanique rouillée!

Une première révolution eut déjà lieu en 1905, mais le Tsar sut la mater avec sa puissante armée. Cependant, en pleine Grande Guerre, en 1917, la rumeur d’un rationnement prochain du pain échauffa les esprits. Le 23 février, dans la capitale, Petrograd – Saint-Pétersbourg, de nos jours, – une marche eut lieu lors de la journée internationale des femmes et rassembla des milliers de manifestants qui furent réprimés durement en raison des consignes floues données aux troupes. Naturellement, ce mouvement se radicalisa et des slogans pacifistes et républicains furent scandés ; la répression s’intensifia, causant d’autres tirs fratricides.

Une partie de l’armée, traumatisée de tuer des compatriotes de la sorte, se rebella. Puis, très vite, un Soviet (Conseil) vit le jour et fit office de double-pouvoir. En quelques jours, les troubles se propagèrent à tout l’Empire. Tiraillée entre des aspirations bourgeoises, voulant faire de la Russie un pays libéral, parlementariste et capitaliste, ainsi que des aspirations socialistes, désirant un état gouverné directement par la masse et les ouvriers, la Russie vécut là un tiraillement colossal. À la stupéfaction générale, le Tsar de toutes les Russies fut pressé d’abdiquer par son propre état-major, ce qu’il fit le 2 mars.

Un aigle peut en cacher un autre…

Le gouvernement provisoire ne tint pas longtemps : en octobre, une révolution bien plus radicale vit le jour. En effet, cette république, élément nouveau, n’était pas encore bien acceptée de tous les russes et les troubles internes, bien que calmés, n’étaient pas encore dissipés.

Ainsi, le 7 novembre 1917, calendrier grégorien, c’est à dire le 25 octobre pour les Russes, eut lieu la fameuse révolution ayant entraîné dans l’Ère Soviétique la Russie. Très vite, le nouveau pouvoir négocia avec les empires centraux une armistice en décembre, et dut lutter contre les factions encore tsaristes et libérales. Russes « rouges » et Russes « blancs » s’affrontèrent pendant près de trois ans dans ce qui était une guerre civile sans merci.

Lénine

Vladimir Lénine, instigateur de la Révolution d’Octobre

De l’autre côté du front, l’Allemagne échouait à faire plier la France et la Grande-Bretagne, dotées d’économies plus fortes et d’armées puissantes. Un allié diplomatique et commercial de choix, les États-Unis d’Amérique du président Wilson, puissance à ce moment bien en deçà des deux gigantesques empires coloniaux, étaient tout de même partie prenante essentielle à leur économie.

L’Allemagne le savait et voulut y remédier. D’abord, elle essaya de provoquer une dernière guerre américano-mexicaine. Les souvenirs de la défaite de 1898 de l’état hispanophone étaient encore dans les esprits. Mais ses tractations secrètes furent interceptées par les services secrets des États-Unis : Wilson fut sûr à ce moment que la politique d’isolationnisme, voulue par le Congrès, était illusoire. Les États-Uniens se devaient de passer dans le camp anglo-français; là était leur intérêt.

Bellicisme vs Isolationnisme

Au moindre faux pas de la part des empires centraux, une allocution devant le Congrès allait précipiter sa modeste armée et sa redoutable industrie dans l’enfer européen. Une torpille suffit, tirée par le sous marin allemand U-20 en 1915, sur le RMS Lusitania, paquebot britannique mais transportant un chargement de matériel états-unien, pour attiser le sentiment anti-germanique de la population américaine. Cent-vingt-sept des compatriotes de Wilson moururent dans le naufrage (et ne fut pas le seul); l’opinion publique appela alors de façon croissante à la guerre. Le Président en appela au Congrès le 2 avril 1917, et la guerre fut déclarée quatre jours plus tard.

La contribution des États-Unis dans la Première Guerre mondiale eut une portée symbolique et morale au sein de ce que furent plus tard les Alliés. L’armée initialement prévue ne fut que partiellement déployée, mais put tout de même soulager les troupes franco-britanniques, exsangues après trois années impitoyables.

De plus, ceci permit d’installer l’économie américaine à la première place dans l’ordre mondial, en raison de l’effort de guerre et du déclin des Empires. Cette place privilégiée demeure encore inchangée aujourd’hui, mais implique que Washington ne s’improvise plus jamais isolationniste…

1918, avant et après — Scènes de ménage interrhénanes

Épisode IV

Que serait l’Europe des trois siècles précédents, sans la relation complexe des deux grandes puissances continentales du Vieux Continent? L’Allemagne et la France sont deux entités vivantes au sein d’une relation fusionnelle depuis bien longtemps; cet épisode, paru au moment du traditionnel spécial Saint-Valentin du Scope est une occasion rêvée pour conclure cette série.

La séparation initiale vit le jour lorsque le grand Charles mourut : je vous parle d’un temps que les moins de douze siècles ne peuvent pas connaître. Il régnait sur un Empire énorme, ce sacré Charlemagne, fier d’avoir inventé l’école (Socrate, cesse-donc de te retourner en ton caveau!) et surtout d’avoir fédéré un empire rassemblant la plupart des États de l’Europe occidentale. Le roi des Francs mourut en 814, cédant trois parties de son vaste territoire à sa dépendance, une partie occidentale (le futur Royaume de France), une partie centrale (l’éphémère Lotharingie) et une partie orientale (le futur Saint-Empire romain germanique). Les deux parties survivantes furent les fondements des nations françaises et allemandes.

Fritz et Napoléon

Mille ans plus tard, après des siècles de guerres policées entre nobles, on assista à un chamboulement : la Révolution française. Des monarques étaient là, outre-Rhin, et eurent peur que les idées éclairées de certains philosophes lumineux en ce temps franchissent le fleuve. Ils décidèrent d’intervenir, avec l’assentiment du Roi déchu, Louis XVI, afin de permettre un retour à l’ordre. Cependant, l’armée révolutionnaire les repoussa à Valmy et ils n’eurent d’autre choix que de rentrer chez eux. Pis encore, le ressentiment envers ces monarchies vieillissantes et germanisantes fut grand dans la population française. Le fort désir de guillotine étant en ce temps à la mode, c’était bien normal de s’énerver un peu!

Un illustre Corse.

Enfin, un peu. Un certain général, puis consul de la République, puis Empereur, originaire de Corse, en fut assez fâché. Fort de ses succès contre les empereurs d’Autriche (les plus forts des «germains» en ce temps) en Italie et d’avoir créé une République dans une monarchie vassale du Saint-Empire, il décida de mater les plus arrogants d’entre eux. Les Prussiens et les Autrichiens donnèrent des noms des plus illustres aux places et aux rues de Paris. Les impériaux viennois subirent Ulm (1805), Auzterlitz (1805) ; puis vint le temps de la correction contre la Prusse, contre-révolutionnaire, Eylau (1807) ; puis vint Friedland (1807) qui anéantit le Royaume de feu Frédéric le Grand. Jamais, dans l’histoire des nations germaniques, une nation indisciplinée comme la France avait osé occuper leur sol. L’humiliation était d’autant plus dure à vivre que même les Russes et les Anglais étaient engagés au côté des monarchies germaniques… la France, enragée, avait attenté un balayage suivi d’un uppercut militaire à ces illustres nations. L’armée étant la gloire germanique… cela ne plut pas.

Napoléon III, le retour…

En 1870 vint la revanche. Napoléon III, quelque peu moins brillant militairement que son illustre ancêtre, se vit poussé à la guerre par un chancelier Bismarck et un Roi (futur Empereur) Prussien, Guillaume I, vainqueur des autrichiens à Königgratz (1866). L’Allemagne désormais unie, était mieux armée par des inlassables années de guerres qu’une France les ayant déclenchées mais hélas fatiguée d’être belliciste. Les deux Empires se livrèrent un duel inégal; la France se défendit, mais, mal préparée, elle ne put empêcher la capture de son souverain à Sedan. L’impératrice Eugénie, femme de Napoléon III, devint régente (la seule cheffE d’État française à date) et dut capituler dans un pays en proie à une guerre civile. La République fut proclamée et l’unification de l’Empire Allemand officiellement promulguée à… Versailles, le palais du Roi-Soleil Louis XIV de France. Grande erreur…

Will, Clem, Léon, l’Alsace & les autres…

La France n’allait pas oublier un tel affront : pis encore, les Allemands se saisirent de l’Alsace et de la Lorraine. Les Français eurent l’esprit revanchard chevillé au corps : la haine du «boche» était un enseignement obligatoire sur les bancs de l’école de France, grande puissance, mais à l’honneur militaire atteint. L’Hexagone (tronqué) vit en 1914 son heure de vengeance sonner : l’Alsace devait être rendue à la République et la Sarre annexée pour laver l’affront. Les deux puissances se livrèrent un combat titanesque, fauchant des millions de jeunes pour les patries, faisant pleurer des mères, des veuves. Les usines étaient conditionnées pour devenir des fabriques d’armes, les chevaux réquisitionnés, l’or demandé, les emprunts sollicités, tout, pour vaincre l’autre, était mis en œuvre.

Le Kaizer Guillaume II

En 1918, l’Empire de Guillaume II s’effondra. Le Président du Conseil Clemenceau fit en sorte que le traité de paix soit signé à… Versailles. Il prévoyait un démembrement des Empires au profit d’états-tampons, des indemnités de guerre colossales, l’interdiction de posséder une grande armée pour l’Allemagne, une occupation militaire des régions industrielles de la Ruhr… Ces mesures de rétorsion furent vues comme un affront en Allemagne, et l’ennemie jurée de la France s’enfonça dans une crise. Politique, financière, économique puis sécuritaire… elle allait signer l’arrêt de mort de la République de Weimar et de la Paix.

Deux pour le prix d’une…

Adolf Hitler devint chancelier en 1933; le vieux président et ancien généralissime allemand de la Grande Guerre, Hindenburg, mourut un an plus tard. Le pouvoir du Fürher fut absolu à ce point : il mit à exécution son plan machiavélique. Des exécutions ciblées d’opposants politiques, des simulacres d’attentats pour attenter à la liberté au nom de la sécurité, des massacres obscurs, un réarmement de l’Allemagne, une agressivité diplomatique comme le Continent de la guerre n’en avait jamais vue. On prit peur, on tenta de le calmer lors d’une conférence pour la paix à Munich en 1935… Peine perdue. Il allait grignoter les territoires «germanistes» satellites de l’Allemagne : Sudètes, Tchècoslovaquie, Autriche…

Puis, il fit un pas pour provoquer la guerre… la Pologne fut attaquée au nom de la récupération du territoire Prussien, dans une drôle de guerre où on ne se battait pas en France… mais loin. Enfin, en 1940, ce fut proche : l’armée française, point préparée à ce nouveau type de guerre, capitula. Quatre ans d’occupation avec la complicité d’une partie de la classe politique française s’ensuivirent. Le traumatisme commença, la Résistance s’organisa et le pays fut libéré.

 

Freude, schöner Götterfunken, Tochter aus Elysium!

 

1945. Que faire? Des morts par millions. Une incompréhension générale. Un risque d’une troisième Guerre Mondiale. Un monde redessiné entre sphères d’influences Soviétiques et Américaines… S’unir. Tel fut le pari des pères de l’Europe : Konrad Adenauer (Allemagne), Jean Monet et Robert Schumann (France) en firent partie et inscrivirent leur vision dans ce qui deviendra des années plus tard l’Union Européenne.

1984, Helmut Kohl (chancelier allemand) et François Mittérand (président français), main dans la main, lors d’une cérémonie militaire en la place-forte de Berlin, place où le sang des deux nations avait coulé abondamment en 1916.

Aujourd’hui, l’Europe occidentale est pacifiée, et n’a pas connu de guerre entre les deux puissances continentales majeures depuis des décennies. L’Allemagne et la France partagent une monnaie commune, un corps d’armée commun, et même des programmes culturels communs. La situation s’est apaisée de manière remarquable en soixante-dix ans de réconciliation. Lorsque vous être français et que vous vous rendez outre-Rhin, les autochtones ne vont plus vous haïr… Quelques plaisanteries sur votre supposée indiscipline ou sur le fait que la bière est un alcool meilleur que le vin suffiront. Pourtant, tous les deux conflits mondiaux le sont devenus en raison de la relation tumultueuses entre ces deux nations. Autrefois rivales, aujourd’hui, elles sont mues par un destin commun et liées à jamais.

 

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Chirac ou les intérêts planétaires

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Accolade fraternelle avec Gerhard Schröder, mise en abîme des propos du président Bush et entêtement sérieux, le président Chirac n'a jamais lésiné sur les moyens pour tenter vainement de singer le général de Gaule, figure emblématique d'une France républicaine forte, qui tente désespérément aujourd'hui de retrouver, sur la scène politique internationale, la haute stature d'antan. La porte du XXIe siècle s'est ouverte avec fracas. Dès l'instant où les tours jumelles s'effondraient, le monde faisait...

Justification historique du racisme anti-vietnamien

29 novembre 2007

Par Antoine Phirun Pich La haine des Vietnamiens ne date pas d’hier chez les Nations en contact direct avec cette population, telles le Laos ou le Cambodge. J’aborderai ici cette question sous un angle critique, mais j’aimerais tout d’abord souligner que cet essai ne se veut nullement une provocation ; il soulève, certes, une polémique quant à son objet, mais soyez assurés que mon intention ne se résume qu’à un étalage de faits tirés...




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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