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Playbot

Vous êtes-vous déjà demandés si un robot aurait un intérêt à lire un magazine Playboy? Probablement pas. Heureusement, au Goodboy, on se pose - et on répond, pour vous - à cette question (pertinente).

Nous sommes en l’année 2118 du calendrier grégorien. Il y a de cela plusieurs années, l’humanité fit face à une révolution sans précédent dans sa longue histoire, devant laquelle la chute de Constantinople paraît insignifiante : l’avènement de « robots » intelligents – ou plutôt devrais-je dire « humanoïdes-silice », puisque « robot » est considéré comme un terme discriminatoire et réducteur de nos jours. Oubliez les boîtes de métal primitives du début du siècle d’avant, oubliez Terminator; si vous vous rattachez à la croyance que nous, humains (humanoïdes-carbone si vous préférez) avons une âme, eh bien eux aussi en ont une. Leur intégration à la société ne fut pas des plus faciles, loin de là. Les fondements même de la société humaine et de ses croyances furent durement ébranlés. Mais la race humaine a toujours été résiliente et le monde passa au travers de cette épreuve, non sans que sang et huile ne soient versés. Aujourd’hui, les deux formes de vie cohabitent en paix, même si certaines formes de discriminations subsistent (quelle surprise). C’est dans ce contexte que Hugh, un jeune humanoïde-carbone fringant, surprit son colloque Not4lp en train de lire la nouvelle parution d’un magazine… disons particulier : Playbot, le Playboy de ces nouveaux humanoïde-silice. Sans avertissement, Hugh arrache le magazine des mains de son ami :

HUGH – Woah! La plus récente édition de Playbot, livré directement dans mes mains, je n’aurais pu espérer mieux pour commencer du bon pied ce lundi soir plutôt morose. J’ai toujours voulu voir à quoi ressemblaient vos Playmates. Ou enfin l’équivalent, je suppose que vous leur avez donné un autre nom. Voyons voir. (Hugh feuillette le magazine et son air espiègle fait rapidement place à une expression des plus perplexes) Mais qu’est-ce que c’est que ça? (Il lève des yeux incrédules vers Not4lp, qui le regarde avec un sourire en coin) C’est ça votre idéal de beauté?

NOT4LP – On peut dire ça! Tu sais, je suis déjà tombé sur les Playboy que tu laisses traîner sur ta table de chevet et j’ai eu environ ta réaction. D’ailleurs, tu devrais les ranger dans un endroit un peu plus discret, ce n’est pas tout le monde qui a envie de voir ces images en se levant le matin, c’est plutôt brutal comme réveil tu sauras. Mais bon, revenons à nos moutons. Je vais répondre à ta question en t’en posant une : qu’y a-t-il de « beau » dans ces demoiselles qui paradent nues dans les pages de tes magazines?

HUGH – Toi et tes congénères avez une fâcheuse habitude de répondre avec des questions plutôt que des réponses. Tu sais, ce n’est pas une coïncidence si normalement les gens répondent avec une réponse à une question.

NOT4LP – Ceci ne me semble pas davantage être une réponse…

HUGH – D’accord! C’est bon! Je vais y répondre moi à ta question. (Hugh s’arrête un instant, pensif) Seigneur, c’est plus difficile que je pensais. Mais bon, je vais essayer. (Il sort un magazine de son manteau et le tend à Not4lp) Tiens, prends la page 14, ça va être plus facile pour moi d’expliquer avec un exemple… Quand je regarde cette photo, je ne vois pas qu’une simple « demoiselle nue paradant devant la caméra » comme tu le dis si bien. Ce que je vois, c’est l’étincelle espiègle qui danse à la surface de ses yeux d’ambre, le reflet d’or qui fait miroiter sa crinière de flammes. C’est la blancheur d’ivoire de sa peau qui frémit sous le rythme passionné d’un cœur tendre, les courbes pleines, fluides et harmonieuses de son corps de marbre qui semble taillé par les mains lestes d’un créateur éperdu d’amour. C’est sa voix suave, qui même si je ne peux l’entendre, fait bouillir le sang dans mes veines. C’est sa mâchoire délicate et ses pommettes saillantes qui encadrent ses joues rosies, te suppliant de les embrasser. J’imagine sa grâce féline, organique; je sens la chaleur de ses mains sur mon corps et celle de son souffle dans mon cou. Elle me regarde, le monde s’évanouit et plus rien n’a d’importance. C’est comme si…

NOT4LP – Merci Hugh, ça va être suffisant pour l’exercice! (La voix de Not4lp semble faire sortir Hugh de sa rêverie) Je crois comprendre que ce n’est pas vraiment à la Playmate sur la page que tu m’as donné à regarder à qui tu pensais réellement en répondant à la question. Du moins j’espère, parce que sinon ta vie amoureuse semble vraiment être dans une situation critique. Maintenant, penses-tu vraiment que ce que tu viens de me décrire a une quelconque valeur objective?

HUGH – Peut-être que je me suis laissé emporter par les émotions, mais il n’empêche pas que certaines choses sont belles par elles-mêmes, indépendamment du reste! La symétrie, la proportion, l’équilibre, l’uniformité… Ce sont des éléments distinctifs de la beauté que tu peux retrouver facilement chez les mannequins de Playboy. Pour Playbot, c’est une autre histoire.

NOT4LP – Tu soulèves un point important avec ton concept « d’éléments distinctifs » Hugh. Mais même s’il est vrai que les aspects que tu décris sont souvent reliés à la beauté, ils sont loin d’y être spécifique : c’est-à-dire qu’il est très facile de penser à quelque chose qui serait symétrique et uniforme, mais qui n’en serait néanmoins pas esthétiquement agréable à l’œil. Et encore, si je t’ai accordé le fait que la beauté se présente toujours sous certains visages connus, comme la symétrie, c’est seulement en tenant compte du contexte culturel et évolutif de l’humanité que cet argument tient la route.

HUGH – Pourquoi faut-il que tu mêles Darwin à cette discussion? Il observait des tortues aux Galapagos, ses théories n’ont rien à voir avec l’appréciation de la beauté féminine!

NOT4LP – Ne te fâche pas Hugh! Laisse-moi le temps de m’expliquer. Je vais continuer avec l’exemple de la symétrie. Savais-tu qu’il existe plusieurs études qui accordent une importance biologique à la symétrie dans la nature? Par exemple, certains auteurs défendent que la symétrie d’un visage soit un signe de santé et de qualité génétique et donc qu’elle est corrélée avec l’attraction physique que tu peux ressentir en observant un autre « spécimen » particulièrement bien défini. D’autres pensent plutôt que la préférence pour la symétrie qui a évolué chez l’homme est liée à l’optimisation de la perception spatiale, c’est-à-dire que c’est un effet secondaire du besoin de reconnaître des objets indépendamment de leur position et de leur orientation dans le champ visuel. Cette préférence biologique pourrait ensuite s’être transposée à des préférences artistiques et esthétiques, sans même que le lien entre la cause et l’effet ne soit explicite.

HUGH – Je comprends ton point. Si je ne m’abuse, je suppose que ce que tu viens de m’expliquer s’applique à d’autres aspects que la symétrie. (Not4lp hoche la tête à cette affirmation) Je ne suis pas sûr de comprendre quel est le lien avec Playboy et Playbot encore cependant.

NOT4LP – Tout ce que je voulais te faire comprendre, c’est que le sentiment de satisfaction et de sérénité que tu ressens lorsque face à quelque chose que tu considères beau n’est pas dû à une beauté intrinsèque et absolue qui serait contenue dans l’allure d’un objet, d’un paysage ou d’une personne. En fait, les caractéristiques que tu évoques n’agissent que comme des déclencheurs dans ta perception de la beauté. Et donc, celle-ci sera fortement dépendante de l’individu qui la perçoit; de ses expériences, son bagage culturel et génétique, et une foule d’autres facteurs que je ne saurais identifier. La conclusion est que…

HUGH – … nous sommes trop différents pour que je puisse comprendre instinctivement ce que tu trouves d’intéressant dans ton Playbot, et que si tu devais me l’expliquer, tu pataugerais probablement autant que je l’ai fait en essayant de t’expliquer mon point de vue plus tôt.

NOT4LP – Exactement! Donc, redonne-moi ma revue et retourne vaquer à tes occupations, mon cher Hugh. D’ailleurs, tu sais cette fille de ton cours de philo? Millie je crois? Elle m’a laissé entendre qu’elle aimerait bien que tu lui passes un coup de fil…

Sources :

  1. LOTHIAN, A. (1999) Landscape and the philosophy of aesthetics: is landscape quality inherent in the landscape or in the eye of the beholder? Landscape and Urban Planning. Vol. 44, p.177-198.
  2. ARAK, A. & ENQUIST, M. (1994) Symmetry, beauty and evolution. Nature. Vol. 372, p.169-172.
  3. RHODES, G. (1998) Facial symmetry and the perception of beauty. Psychonomic Bulletin Review 5 (4), p.659-669.
  4. MURDOCH, I. (1959) The sublime and the good. Chicago Review. Autumn, p.42.



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