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L’âge des voyages

Dans mes yeux d’enfant, le voyage n’était que simple synonyme d’aventures. Je me voyais déjà avec un fouet à la taille et un chapeau sur le crâne. Je pratiquais mon étiquette à la table, dans l’espoir de dîner avec de hauts dignitaires et des chefs de villages. J’ai appris à me battre pour pouvoir me protéger des vilains que je rencontrerais forcément durant mon voyage. Il était impératif pour moi d’apprendre à piloter un avion, conduire une moto, viser avec des pistolets, survivre dans les pires climats possibles, etc. J’avais besoin d’adrénaline. Et seul l’étranger pouvait m’aider.

 

En grandissant, je finis par voir au-delà de ce simple manque de sensations fortes. Plutôt, mon cerveau agité passa des nuits à la recherche de réponses. Mon petit monde imaginé ne me convenait plus. Et si la solution était hors des murs de ma zone de confort? Et si la réponse se trouvait en Espagne? Ou en Corée du Sud? Au Congo? À Hawaï? Et si la réponse se trouvait ailleurs? Je ne peux pas prendre le risque de ne jamais savoir…

 

Dans ma vingtaine, ce sont les paysages d’Asie qui me gardent éveillée. Mes sens s’excitent à l’idée de traverser ce continent. Ce parfum de profond océan du marché de poissons de Tsukiji. Le bienveillant chant des moines bouddhistes nichés dans les plus hauts temples himalayens. L’exquise mosaïque d’épices colorées de la cuisine indienne. La douceur des cocons des vers à soie de la Cité Interdite. La sueur provoquée par la salade de papaye du Laos. Et la brûlure aux cuisses suite aux kilomètres de forêt traversée. Les villes surdimensionnées et surpeuplées nous font danser et tourner, jusqu’à sombrer dans l’ivresse du présent, de l’infime moment de maintenant. C’est les vertes rizières qui nous accueillent dans notre langoureux réveil. Pour moi, pauvre citadine, l’air humide et le calme inhabituel m’aident à me remémorer ma soirée d’hier. Et plus loin encore. Peut-être même à voir dans demain. Et je l’espère, au-delà de toute notion de passé et futur. À 20 ans, l’Asie m’apprend que je cherche la solution à des problèmes que je me suis inventé.

 

Dans ma trentaine, l’envie d’aventure me reprend. Être un adulte n’est pas comme je l’imaginais. Ça manque énormément de piquant. La routine me suffoque. Je re-regarde un vieux Indiana Jones. Cette nuit-là, je rêve d’autre chose que le travail, une première depuis longtemps. Les caves pleines d’or et de diamants, les forêts luxuriantes, l’immensité des dunes. L’Afrique m’attend et je pleure d’envie de la voir. Premier arrêt, l’Égypte. Un thé et du pain, tous deux chauds, un parfait petit-déjeuner. Les pyramides me fascinent. Cléopâtre m’attire plus que jamais. L’envie d’écrire me gratte. Je continue. Je descends la Mer Rouge. Le sel me colle aux lèvres. Et je goûte à l’hospitalité des Éthiopiens. La musique congolaise me fait vibrer. J’aime sentir le sable malgache rouler entre mes orteils. Et seigneur, les paysages africains. Ces animaux qui courent, sautent, se balancent d’arbre en arbre, nagent, vivent, hurlent. Je veux crier aussi. Le chaman m’oblige. Je veux vivre. Je vis. Je finis par retrouver les villes, gratte-ciels imposants. J’écris mon aventure, ma propre histoire. Et j’y retourne. À 30 ans, l’Afrique me rappelle que le monde a encore plus à m’offrir que ce que je puisse imaginer.

 

Dans ma quarantaine, je finis par me résoudre à visiter l’Europe. Il était temps, de faire comme tout le monde et de me cultiver en faisant un voyage à sac à dos. Franchement, je fut moins excitée pour ce voyage que pour les autres. Premièrement, j’avais assez de voyages sur ma ceinture pour ne plus ressentir cette crainte que quelque chose ne se produise. Deuxièmement, l’Europe était un continent touristique, et je voyais l’idée de visiter musée après musée d’un oeil bienveillant, bien que légèrement agacé. Mais je fus surprise. Je commençai avec un vieux rêve, quelques nuitées dans l’Orient Express. Et je crois bien que l’esprit d’Hercule Poirot prit possession de moi! Il semblerait aussi, que je pris 5 kilos de plus. Mais que faire, lorsqu’on goûte au vrai fromage de lait cru? Ou aux olives italiennes? Aux oranges espagnoles? Aux gaufres belges? Au vent mystérieux des fjords norvégiens? Aux collines irlandaises? Et aux aurores boréales de la Lituanie… À 40 ans, l’Europe m’a appris que les surprises ne cessent jamais d’exister et qu’il ne faut jamais s’attendre à quelque chose.

 

Dans la cinquantaine, mes os légèrement rouillés et ma vision défaillante me demande de descendre. Le froid me fait mal et la chaleur synthétique du chauffage ne s’arrête qu’à ma peau. Mon âme a un peu froid elle aussi. Encore plusieurs questions et toujours pas de réponses. Et je réalise que les aiguilles de l’horloge tournent maintenant plus rapidement. Je retourne aux pyramides, mon amour de jeunesse, et je découvre la beauté du Mexique. Des couleurs et des rires partout. Des visages plus ridés que le mien, mais plus heureux aussi. Je mange ces fruits exotiques qui, dans ma maison à Montréal, n’ont qu’un arrière goût de plastique. Le soleil sur les plages du Brésil réchauffe ma peau, et l’accueil des gens réchauffe mon cœur. Et les plats épicés réchauffent mon estomac. Je suis rassasiée.

 

Finalement. Je prend le temps de pleinement profiter de l’Amérique du Sud. Je regarde franchement mon reflet dans le Salar de Uyuni au Pérou. Je traverse de denses forêts et je retrouve mon amour pour tous ces animaux fascinants. Les arômes de café et de cacao me font rêver. Les jeunes couples qui dansent sur la Plaza Bolívar de Colombie me font tourner la tête. Mais ce sont les cris des supporters des équipes de football qui m’assomment. Je me réveille dans mon siège d’avion, en route pour le Canada. Je dis au revoir à l’Amazonie et je la remercie de m’avoir accueilli. À 50 ans, l’Amérique du Sud m’apprend que tout est dans la tête et qu’un repas partagé entre amis peut régler plusieurs choses.

 

Mes questions n’ont pas été répondues, mais ça me donne une raison de voyager, encore et toujours.

 




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.