Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Le programme d’études parfait en 3 étapes faciles

Le présent « manifeste » se veut un guide de référence sur les moyens, stratégies et techniques à mettre en place dans n’importe quel programme d’étude pour rendre celui-ci le meilleur qui soit. L’objectif est d’attirer les meilleurs étudiants et de leur offrir une formation adaptée qui leur permettra d’atteindre leur plein potentiel. Les conseils qui suivent sont évidemment basés sur des sources fiables et reconnues (mais malheureusement non disponibles pour le lecteur). L’exposé est séparé en trois chapitres distincts : STRUCTURE, HORAIRE et ÉVALUATION. La première partie touche à l’organisation administrative du programme, la deuxième à l’adaptation de cette structure à un cadre scolaire hebdomadaire normal et la dernière à l’optimisation des méthodes d’évaluation des étudiants du programme.

CHAPITRE 1 : STRUCTURE

Tout ouvrage qui se respecte se doit de reposer sur des fondations solides : pour un programme scolaire, le squelette primaire est le cheminement standard qu’un étudiant doit suivre pour obtenir son diplôme. Un principe simple est d’une importance primordiale pour sa genèse : la maximisation de la quantité d’information avec laquelle l’étudiant est obligatoirement mis en contact lors de son parcours. En aucun cas il n’est nécessaire de se soucier de la qualité de l’information transmise et du niveau d’assimilation de celle-ci par les étudiants, simplement parce que la qualité n’existe pas comme entité indépendante; c’est une propriété émergente qui résulte directement de la taille d’un système. En d’autres mots, plus est synonyme de meilleur.

Les détracteurs de cette philosophie avanceront qu’elle ignore une réalité biologique : le cerveau humain a une capacité limitée à retenir des nouvelles informations sur un laps de temps donné. Cet argument n’est qu’une vulgaire tentative de nivellement par le bas, avancé par une bande de fainéants et n’est en aucun cas une excuse valable. Il se faut tout de même d’être pragmatique : loin d’ignorer ce fait indiscutable, un programme parfait doit être en mesure d’adapter sa structure pour tenir compte de cette réalité et peut-être même, éventuellement, transcender cette limite corporelle. Après tout, le cerveau est comme un métal : un stress intense l’écrouit et le rend plus résistant.

Ainsi, pour maximiser les effets de cet écrouissage figuré, la meilleure stratégie est de fragmenter les cours offerts de manière à minimiser les liens entre la matière des différentes unités. Advenant le cas peu souhaitable où une notion déjà évoquée dans un cours antérieur doive être réutilisée, il convient de réexpliquer différemment ladite notion de manière à créer l’impression que l’on travaille avec du nouveau matériel. Cette technique permet de déstabiliser l’étudiant et donc de renforcer sa base de connaissances acquises. Une autre stratégie efficace est de séparer temporellement au maximum un cours et sa suite. Ainsi, l’étudiant oublie la majorité des connaissances acquises dans le cours d’introduction et doit les apprendre à nouveau (ce qui est évidemment optimal).

L’objectif ultime à atteindre est donc une variation de l’adage disant que l’école sert à « apprendre à apprendre » : on doit chercher à construire un programme qui permet aux étudiants d’apprendre à utiliser des notions qu’ils ne comprennent que partiellement afin de libérer leur esprit d’idées futiles de compréhension profonde. Cette technique permet de faire de la place à encore davantage de nouvelles connaissances encyclopédiques. Il est impératif d’éviter d’éveiller toute forme de passion, de créativité ou de désir d’apprendre chez les étudiants : ces émotions sont irrationnelles et devraient être tenues à l’écart d’un programme d’éducation rigoureux. Toute dérogation à cette règle d’or aurait des répercussions désastreuses sur la réputation de l’établissement.

Pour tenir les étudiants loin de la tentation, une technique efficace est d’engager des professeurs et chargés de cours majoritairement sur la base de leurs compétences techniques. Les méthodes de pédagogie et la maîtrise de la langue d’enseignement devraient tout de même être considérées comme des critères de sélection secondaires à l’embauche : plus les méthodes d’enseignement du candidat sont archaïques et moins il maîtrise les subtilités de la communication interpersonnelle, plus il sera apte à guider les étudiants sur le droit chemin. Rien ne pourra les distraire de l’abstraction et de l’aridité salutaire des concepts à l’étude.

CHAPITRE 2 : HORAIRE

Maintenant que la structure (parfaite) du programme a été créée, il faut l’intégrer à un emploi du temps qui permettra à toute sa splendeur de s’exprimer. Encore une fois ici, optimisation rime avec maximisation. Plus l’étudiant doit passer de temps à l’école, mieux il apprendra. En effet, puisque l’indice de connaissance par mètre carré est à son plus haut à l’intérieur des murs de l’école, une présence accrue permet un apprentissage plus efficace par le biais du phénomène d’osmose du savoir.

Comment peut-on parvenir à motiver les étudiants à rester plus longtemps à l’école? Une solution facile que les coordonnateurs d’un nouveau programme peuvent adopter concerne le nombre d’heures de travail par crédit de cours. Un ajustement tout simple à ce paramètre permet de régler plusieurs problèmes d’un seul coup de baguette presque magique. Il serait logique de penser que pour réussir adéquatement un cours de 3 crédits, un étudiant moyen devrait assister à 3 heures de cours en classe ou en laboratoire et par la suite parfaire sa compréhension par un nombre équivalent d’heures de travail personnel. Malgré la symétrie et l’élégance de cette formule standard, une analyse plus approfondie met rapidement ses limites en évidence. Prenons le cas hypothétique où un étudiant paresseux décidait de consacrer moins que le temps recommandé à son étude autonome (à son détriment). Puisque l’étudiant est en contact moins longtemps avec la matière, sa compréhension de celle-ci sera moindre. Le devoir éthique de l’établissement est donc de tout mettre en œuvre pour éviter que cela ne se produise et combattre les effets pernicieux de la loi du moindre effort – loi qui fait des ravages chez les étudiants. Pas de panique! Pour régler le problème, il suffit d’augmenter le nombre d’heures de cours inscrites à l’horaire. Non seulement cela maximise-t-il le temps de présence sur le campus mais en plus, cet accroissement des heures d’enseignement permet d’augmenter la quantité de matière à l’étude dans un cours donné. À son tour, cette augmentation en cause une autre : celle des heures qui devront être passées à l’extérieur des cours pour consolider ces nouveaux apprentissages. Que demander de mieux? Malheureusement, certaines limites légales empêchent de mener cette logique à son paroxysme, soit l’apprentissage dirigé continu. Surtout, ne vous laissez pas intimider par cet obstacle : n’hésitez pas à insérer à l’horaire des cours de soir et des examens pendant les fins de semaine. Les étudiants vous remercieront plus tard pour ces charmantes attentions. Finalement, les cours devraient être aussi longs que possible, car la capacité d’écoute d’un étudiant normal est directement proportionnelle au temps écoulé depuis le début du cours. Lorsque c’est possible, tâchez d’outrepasser subtilement les limites des plages horaires prévues : ils n’y verront que du feu et leur formation en sera grandement enrichie.

L’application rigoureuse de ces mesures permet de faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire de prévenir la situation aberrante dans laquelle les étudiants pourraient mener une vie équilibrée qui ne tourne pas uniquement autour de leur formation scolaire. En les confinant dans un cycle récursif de cours, devoirs, examens, laboratoires, travaux dirigés, travaux pratiques et projets, il est possible d’éviter le vagabondage intempestif de leurs jeunes esprits malléables. Certains diront que les loisirs, le sommeil et une vie sociale active ont leur place dans la vie d’un étudiant. Balivernes! Ces activités à but purement ludique sont des drogues hautement addictives. La suite logique de l’innocente séance de yoga hebdomadaire ne peut être autre que la consommation quotidienne de cocaïne. Avec ce programme parfait, il est possible, ensemble, de protéger les étudiants d’eux-mêmes. Restons sur nos gardes.

CHAPITRE 3 : ÉVALUATION

Dans la société actuelle, l’évaluation des étudiants est un mal nécessaire. Les notes occupent une importance capitale pour l’obtention de stages, bourses et premiers emplois, entre autres. C’est pourquoi le processus d’évaluation ne doit pas être négligé et se doit de fournir à un observateur externe une idée qui soit la plus représentative possible des compétences de l’étudiant. Si, dans toute inspection ponctuelle, les biais sont inévitables, l’application de quelques principes d’évaluation de base peut permettre de garder ces biais à un strict minimum.

Pour un professeur, une des difficultés principales reliée à la rédaction d’un examen est l’estimation de sa durée. Or, une analyse plus approfondie du problème fait ressortir une vérité qui peut paraître étonnante : les vrais problèmes surviennent uniquement lorsque l’examen est trop court. En effet, les étudiants vous en voudront de les avoir en si basse estime et s’enorgueilliront ensuite de leur performance, oubliant au passage même les notions les plus élémentaires d’humilité; sans compter que la moyenne anormalement élevée sera une anomalie statistique. Pour éviter ces conséquences fâcheuses, il suffit donc de vous assurer de faire un examen significativement trop long pour le temps imparti. Comme référence, chronométrez le temps requis pour copier uniquement le solutionnaire, sans pause et sans réflexion : ce temps devrait être le temps alloué aux étudiants. Vous éviterez ainsi les mauvaises surprises. De plus, une telle contrainte de temps est représentative des situations de vie et de travail réelles auxquelles seront exposés les étudiants à leur sortie de l’université. En industrie, toutes les décisions prises dépendent d’une et d’une seule chose: l’argent – un synonyme de temps!

Une autre décision importante est celle d’autoriser ou non le recours à des aide-mémoire, feuilles de note et autres références lors des évaluations. Dans ce cas-ci, deux mentalités parfaitement valides s’offrent à l’enseignant. Il peut choisir de ne permettre aucune documentation. Cette technique est la plus représentative du marché du travail parce que de nos jours, la plupart de l’information est disponible sous forme numérique. Or, dans l’éventualité (hautement probable) d’une panne de courant dans une situation critique, comme une défectuosité dans le système de refroidissement d’une centrale nucléaire, ces ressources numériques risquent de ne pas être accessibles. Pour faire face à ces situations, un diplômé se doit donc de connaître sur le bout de ses doigts l’ensemble des notions vues dans son cheminement, sans aucune aide extérieure. L’alternative à cette stratégie traditionnelle est de permettre aux étudiants l’accès complet à toute leur documentation de cours. Dans ce cas, il va sans dire qu’il devra être impossible pour les étudiants de trouver les réponses (ou même seulement des pistes de solution) dans la documentation autorisée. L’objectif est de leur procurer un faux sentiment de sécurité puis d’observer leur réaction face à une situation imprévue. Le résultat final est le même que pour la première méthode discutée : former des étudiants prêts à réagir (adéquatement ou non, mais au moins à réagir) à n’importe quelle situation qu’ils peuvent être menés à rencontrer dans le cadre de leur carrière professionnelle.

Après la rédaction des examens vient une dernière étape : la correction des copies. On pourrait croire que cette étape est triviale et qu’elle ne mérite pas de discussion particulière : loin de là. Les résultats des évaluations sont utilisés pour départager les étudiants et tester objectivement leur niveau de compréhension; mais c’est dans cette définition elle-même que le bât blesse : l’évaluation du niveau de compréhension d’un étudiant dépend de plusieurs facteurs non quantifiables et hautement variables, c’est-à-dire qu’un barème rigide prédéterminé ne peut en aucun cas rendre justice au travail accompli. Dans un développement de quelques pages, les sources d’erreurs potentielles sont infinies et conséquemment, la grille qui les caractérise devrait l’être aussi. La tentative de regrouper en familles les fautes possibles est louable, mais vouée à l’échec. Il semblerait donc que la seule manière d’être purement juste et objectif est de passer par une correction réfléchie au cas par cas, hautement subjective, qui prend en compte un ensemble de facteurs en parallèle plutôt que chacun d’eux individuellement. Cette conclusion est une contradiction évidente. Comment une méthode objective peut-elle impliquer un processus subjectif? Pour cette raison, l’automatisation abrutissante de la correction est la solution à préconiser. Plutôt que d’évaluer la compréhension des étudiants, cette technique permet de mesurer l’aptitude de ceux-ci à reproduire une démarche précise et unique. L’adoption de cette mesure favorise ceux capables d’enchaîner sans relâche les exercices, sans chercher à prendre conscience du pourquoi du comment, au détriment de ceux qui aimeraient prendre le temps de comprendre les grands principes. L’environnement d’étude qui en découle est riche en pression et ne laisse aucune marge de manœuvre. Pour ceux qui ne craquent pas dans le processus, ce moule produit avec une régularité redoutable des professionnels robotiques, incapables de réfléchir par eux-mêmes, mais néanmoins dangereusement efficaces. Et la création d’ordinateurs biologiques n’est-elle pas l’épitome du succès d’un système d’éducation?

DISCLAIMER

L’exagération évidente des aspects discutés a pour but de mettre en évidence l’absurdité de certaines mentalités qui sont pourtant à la base de systèmes scolaires bien réels. La critique implicitement formulée demeure, pour la plus grande partie, fortement teintée d’ironie. Bien des arguments sont poussés à l’extrême, sans la moindre nuance et doivent incidemment être pris avec un grain de sel. Ce texte est loin d’être une critique dans les règles de l’art, son objectif étant plutôt de stimuler la réflexion sur les fondements des politiques éducationnelles aujourd’hui les plus répandues. Justifier quelque chose par un « il en a toujours été ainsi » laconique n’est pas suffisant; les dogmes du genre « l’école sert à apprendre à apprendre » n’ont tout simplement pas leur place dans une société qui se veut réfléchie, progressiste et ouverte sur le monde. Former des professionnels compétents et qualifiés dans leur domaine et/ou attiser le désir d’apprendre et la curiosité qui sommeille en chacun de nous devraient être les deux seuls objectifs des établissements universitaires. Toute mesure qui ne peut être associée à un de ces deux principes fondamentaux se doit d’être revue et repensée. Malheureusement, encore aujourd’hui, cette utopie semble loin d’être sur le point de se réaliser.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.