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Némésis

Pour cette édition de l’Halloween, la direction du Polyscope a demandé à ses contributeurs de se transformer en artisans de l’horreur et d’aiguiser leurs plumes en instruments de torture (ou du moins c’est mon interprétation). Pour l’occasion, j’ai voulu trouver une créature, réelle ou fictive, à laquelle personne ne peut échapper, la seule qui soit vraiment inévitable. Celle-ci n’est pas issue d’un cauchemar fantasmagorique. Plutôt une qui, jour après jour, marche avec nous, murmurant silencieusement ses promesses que jamais elle ne rompt. Veuillez accueillir notre éternelle némésis : le passage du temps. Joyeuse Halloween!

Personne ne se rappelle du jour le plus important de sa vie. Étonnant, mais il en est probablement mieux ainsi, car il est difficile d’imaginer une expérience plus brutale que celle qu’est la naissance. Fragile et innocent, le nouveau-né se voit lancé dans une aventure pour laquelle il ne s’est jamais engagé. Arraché contre son gré de son petit paradis, il est accueilli par une myriade de sensations violemment nouvelles. Un kaléidoscope de couleurs criardes remplace le rouge profond et tranquille qu’il a toujours connu. Un concert discordant de sons incohérents l’agresse alors que les derniers souvenirs d’un silence assourdi s’effacent. La douce et chaude fluidité organique qui l’avait toujours accompagné et si bien servi fait place à un monde dur et rêche. L’air froid et cruel écorche ses voies respiratoires qui n’avaient jamais respiré. Mais il y a pire que l’inconfort physique, bien pire. Avant même que le poupon n’ait conscience de sa propre existence, un ennemi infatigable l’a déjà traqué et a lancé le décompte. Tic-tac. Tic-tac. Incapable de marcher et déjà il valse avec les secondes qui passent.

Les premiers mouvements sont tranquilles, tels une rivière paresseuse. Mais rapidement, avant même que le participant prenne la mesure de l’ampleur de la danse dans laquelle il s’est engagé, l’enfance pointe le bout de son nez, avide de plus d’autonomie et éblouie par des promesses de grandeur. Dans son impatience de découvrir le monde, elle augmente la cadence, insouciante des conséquences – qu’est-ce que la vie lui réserve au détour du chemin? Avancer, toujours avancer, plus vite, plus loin! Les rêves se reflètent à l’horizon, demandant à être poursuivis, paradant un plumage aux milles reflets irisés pendant qu’elle regarde, ennuyée, les sables du temps s’écouler. Encore, elle demande à ce que la rivière accélère. Sous son voile d’ombre, la faucheuse sourit. Et obéit.

Aussitôt, la valse romantique des premières années se dissout en un tango endiablé. Les premiers pas dans la cour des grands sont difficiles, et il n’est pas rare de s’enfarger dans des souliers trop grands et des membres maladroits. Mais dans le temps de le dire, le sentiment d’être dépassé par les évènements s’évanouit. La chorégraphie si intimidante perd ses arêtes vives, émoussées par un entraînement forcé, sans relâche. La danseuse que l’insolente jeunesse est devenue ne peut plus réprimer le sourire narquois qui lui tire le bout des lèvres. Elle pense pouvoir distancer son ombre. Elle pousse ses limites, veut savoir jusqu’où elle peut se rendre. Ses pas sont harmonieux, fluides. Elle sourit à l’orchestre, le défiant de le suivre dans son extravagance – un défi qu’elle n’aurait jamais dû lancer, car c’est lui qui règle le métronome. Toc-boulot-toc-dodo-toc-boulot-toc-dodo. Épuisée, elle lance un regard hagard à son poignet. Imperturbable derrière son écran de verre, la trotteuse poursuit sa course, sans trahir le moindre signe de fatigue.

La chanson a une fin. Elle a une dernière note que personne ne veut entendre, envoûtée comme nous le sommes par l’unique mélodie que la vie fredonne aux oreilles de tous. Même si cette vérité a toujours dansé dans nos pas, yeux dans les yeux, on ne l’a jamais vue pour ce qu’elle était vraiment. Lorsque le poids du passé écrase les espoirs du futur, la nostalgie frappe. D’un coup de pinceau désinvolte, elle recouvre d’or les souvenirs figés des jours meilleurs que l’on a laissés passer sans aimer. Les fragments d’hier qui défilent derrière nos yeux ternissent par leur éclat cruel les couleurs d’aujourd’hui. Après la nostalgie viennent les regrets, aiguisés par les années. Les opportunités manquées, le sentiment écrasant de ne pas avoir été à la hauteur, d’avoir pu faire plus, mieux, différemment, autant de lames froides qui glissent peuvent glisser douloureusement sur une âme fatiguée. Et s’il était possible de revenir en arrière, d’avoir une seconde chance? Inconsciemment, notre danseuse plonge les mains dans le courant qui l’emporte, cherchant à freiner sa dérive. Mais le temps glisse entre ses doigts, insaisissable.

Un jour en vient un comme les autres. Mais malgré sa douloureuse familiarité, il ne peut être confondu avec ni celui d’hier, ni celui de demain : la fin approche, sans faire aucun effort pour se cacher. Le poids des années se fait de plus en plus pesant pour une charpente toujours plus frêle. Le monde devient flou, la danseuse trébuche. Malgré les articulations qui craquent et les muscles endoloris qui protestent, elle tente de se relever, mais la partie est déjà terminée. Les règles étaient claires et les mêmes pour tous – une seule chance. Son amie immortelle la regarde s’effondrer sans que la moindre trace de pitié ou de regret ne vienne voiler son regard qui a vu la naissance et la chute d’innombrables empires. Elle n’a que faire des balbutiements futiles des poussières de sang qui pensent pouvoir rivaliser avec sa grandeur intemporelle et alors que ce drame sans nom se déroule pour l’énième fois, en arrière-plan, la musique continue de jouer. Tic-tac. Tic-tac. Mais cette fois, la piste de danse est déserte, et rien ne laisse croire qu’il en a un jour été différemment.

 




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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