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Un labyrinthe d’ombres et de lumière

Cette semaine, le journal a décidé de traiter d’un thème particulier – la santé mentale. Je ne suis peut-être pas la personne la plus qualifiée pour en parler, mais pourquoi ne pas essayer? J’ai fait de mon mieux pour raconter la détresse, mais aussi l’espoir. Malgré mes efforts, il me semble que les lignes qui suivent n’ont pas la même élégance rationnelle, chirurgicale que celles que je me targue habituellement d’écrire. Peut-être n’étaient-elles pas prêtes à être écrites. Les voici quand même.

Je n’ai plus souvenir de m’être rendu ici. L’air glacial s’infiltre jusqu’à mes os, engourdit mes pensées. Tout autour de moi, c’est la nuit. Une nuit comme je n’en ai jamais vue. La noirceur est d’encre, oppressante. Depuis combien de temps n’ai-je pas senti la chaleur du jour? Sous mes pas, des roches glissent et craquent, brisant le silence. L’écho se réverbère sur des murs invisibles. Perdu et sans repère, je m’arrête. Un instant, un jour? Je ne saurais dire. L’abysse qui s’ouvre devant moi ne semble pas avoir de fond. Mes yeux s’y perdent; en retour, il se perd en moi.

Le corps humain a 206 os. Chacun d’entre eux peut être brisé, habituellement sans conséquences dramatiques. Pour certains, cette épreuve ennuyante est presque périodique; d’autres poussent leur corps à ses limites sans le moindre signe de défectuosité. Malgré tout, même les plus endurcis d’entre nous ne pensent pas que leur charpente en est une d’acier trempé, quasi-indestructible.

Ces 206 os ne sont pas les seuls qui risquent la fracture au quotidien. Entre nos deux oreilles réside une entité mystérieuse qui échappe aux efforts de caractérisation de la science : l’esprit. À la manière d’un os, il évolue avec le temps, accumulant fatigue et cicatrices. Parfois, il se brise, se fragmente, souvent sans avertissement. Ces blessures sont regroupées sous un terme générique, difficile à définir : la maladie mentale. Bien que leur empreinte physique soit difficile à tracer, ces blessures sont bien réelles. Les armes que la maladie utilise sont subtiles et sournoises, cachées comme elles le sont au plus profond de nous. Ses germes rôdent tout juste au-delà de notre conscience, attendant patiemment qu’un malheur nous frappe pour se glisser sous nos défenses.

Lorsque l’ennemi a franchi la première ligne de défense, il n’y a pas d’esprit de rechange qui est prêt à venir en renfort. Aucune charge d’un escadron de globules blanc héroïques ne viendra repousser l’envahisseur. Le gant a été lancé et il n’y a plus de retour en arrière possible : l’esprit devra faire face à la menace seul. Mais qui est l’ennemi sinon lui-même? Comment se vaincre soi-même?

Avant d’aller plus loin, la première chose à mettre au clair est que « faible » n’est pas un qualificatif acceptable pour décrire quelqu’un d’ainsi assiégé, pas plus que cette personne ne serait faible si elle se fracturerait un poignet en glissant sur une plaque de glace. Je n’irai pas plus loin dans cette veine. En discuter davantage serait donner raison à ceux qui peuvent prétendre que ce simple fait n’est pas une évidence. Que ceux qui veulent se croire invulnérables le fassent; la chute, si elle survient, n’en sera que plus douloureuse.

Même pour ceux qui reconnaissent le caractère imprévisible de la maladie mentale, il est parfois trop facile de croire que c’est seulement pour les autres. La vérité est qu’il est impossible de prévoir si, un jour, le sol se dérobera sous nos pieds. Tous peuvent être touchés, personne n’est à l’abri. Newton, Boltzmann, Gödel et Nash ont combattu leurs démons pendant que la puissance de leurs idées et théories ébranlait l’édifice scientifique. Les épisodes de dépression d’Abraham Lincoln ne l’ont pas empêché de devenir l’un des plus grands personnages de l’histoire des États-Unis. Même les héros de légende en sont tombés victime : Achilles et Héraclès ont craqué après avoir marqué au fer rouge l’imaginaire collectif de leurs exploits. Dans une société qui a souvent tendance à juger, voire craindre, la maladie mentale, admettre ses problèmes est une preuve de force de caractère plutôt que l’inverse. N’ayez pas peur d’aller chercher de l’aide : vous n’êtes pas seuls.

J’essaie de me raccrocher aux souvenirs éthérés des jours où la vie était belle, mais les prises se sont effacées. Insensible, le monde continue de tourner, d’avancer alors que tout ce que je veux, c’est revenir en arrière. Y aura-t-il jamais un « comme avant »? N’aurais-je jamais la chance d’être heureux à nouveau? Où ai-je fait faux-pas? Ces questions vicieuses défilent jour et nuit derrière mes yeux qui ne voient plus que du gris. Je sais bien qu’elles m’empêchent d’avancer, qu’elles me gardent prisonnier; mais même si je pouvais sortir de cet endroit, où aller?

En ingénierie, si les concepts que nous imaginons sont toujours infaillibles, les prototypes qui découlent de ces idées le sont rarement. Lorsque le produit dont on parle est un avion, par exemple, les défaillances qui vont inévitablement survenir ne peuvent pas compromettre l’intégrité de l’appareil en entier. Jouer avec la vie des gens sur une mince paire d’as est socialement et éthiquement inacceptable. Les systèmes sont donc conçus de manière à ce qu’une défaillance éventuelle soit contrôlée (ou du moins non catastrophique). Cette philosophie de design a un nom : fail-safe. Un avion civil, un ascenseur ou un parachute sont fail-safe. La ligne Maginot ne l’était pas. En bref, le principe dit simplement que la confiance aveugle en l’efficacité parfaite d’un système est habituellement un billet aller-simple vers le désastre – une destination à éviter. Est-il possible de l’appliquer à notre esprit si fragile? Dirigeons-nous dans le sud du continent pour éclaircir le mystère : direction golfe du Mexique.

Mettez-vous à la place d’une plateforme pétrolière. La mer est calme et vous êtes confortablement installé sur un certain nombre de piliers qui vous gardent la tête hors de l’eau. Après quelques jours à vous prélasser au soleil, une tempête se forme au large, sombre et menaçante. Un signal « Attachez vos ceintures » se met à clignoter alors que la pluie se met à tomber et que le vent se lève. La plateforme frémit, vibre d’anticipation nerveuse et malgré toute sa volonté d’éviter la tempête, pendant des heures la mer d’orage se déchaîne sur son innocence.

Lorsque le ciel s’éclaircit, la plateforme n’est plus la même : c’est une zone de guerre. Des pièces ont été emportées par la puissance élémentaire des vagues scélérates qui se sont effondrées sur son squelette d’acier. Mais malgré la violence, la plateforme flotte, ses piliers manquants des cicatrices encore fraîches parmi ceux qui restent obstinément debout. Des supports analogues existent en chacun de nous. Seulement, le béton et l’acier sont remplacés par des mosaïques d’amour et d’amitié, de rêves et d’espoir, de buts et de passion. C’est l’équilibre de ces piliers mentaux qui permet de rester à flot. Prenez-en soin. Si un jour, l’un d’eux se rompt, les autres seront prêts à prendre la relève le temps que les réparations nécessaires soient menées à bien. Parce que même si je déteste l’admettre, ceux qui diront, lorsque vous serez au plus bas, que le temps guérit les plaies les plus profondes ont souvent raison.

Finalement, si je n’avais qu’un conseil à donner, je vous dirais de laisser tomber le masque de porcelaine parfaite : n’essayez pas d’être quelqu’un que vous n’êtes pas. Les mensonges qu’on se raconte à soi-même sont ceux qui font le plus mal lorsqu’ils éclatent au grand jour et la vie est trop courte pour la passer dans la peau de quelqu’un d’autre. Trouvez les gens, les activités, le travail qui font briller vos yeux et qui vous motivent à vous lever à chaque matin.  Tout le reste n’est qu’une grande illusion dont les mille facettes peuvent en piéger plus d’un.

Perdu dans mes pensées, c’est à peine si je remarque la lueur tremblotante qui apparaît au fond du précipice. Rapidement, sa brillance devient irrésistible. Sa lumière vacillante me brûle les rétines mais je me force à me tourner vers elle. Petit à petit, l’inconfort s’estompe. Doucement, délicatement, la lumière m’enveloppe de sa présence apaisante. L’espoir renaît des cendres d’hier et vient caresser mon esprit encore en lambeaux. Les souvenirs de la tempête perdent de leur tranchant et sous mes pieds, la noirceur bat en retraite, faisant place à une douce brise qui danse sur mon âme. Pour la première fois depuis ce qui semble avoir été une éternité, je vois autour de moi. D’un pas hésitant, j’avance vers les murs de ma prison. Mon visage craque alors que le début irrépressible d’un sourire naît sur mes lèvres. Pour la première fois depuis toujours, j’ai une raison d’avancer. Pour la première fois depuis toujours, je crois en demain.

Mots-clés : santé mentale (1)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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