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Le jeu de l’ignorance

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Cicéron dénonce Catilina, fresque de Cesare Maccari

Les déboires des régimes monarchiques, oligarchiques et totalitaires ont contribué à donner aux systèmes démocratiques leurs lettres de noblesse. Alors que l’ordre politique mondial vacille face à une déferlante populiste, peut-être est-il temps de se demander si ce système parfait n’est pas qu’un grand mirage?

L’histoire de la démocratie en Occident est une épopée aux proportions plus grandes que Nature, parsemée de succès fracassants et d’injustices camouflées, de révolutions tranquilles et de bains de sang, née il y a près de trois millénaires, dans la légendaire cité d’Athènes. À l’époque, le « pouvoir du peuple » était loin de pouvoir prétendre à l’inclusivité de tous, indépendante du sexe et du statut social. Réservés aux citoyens masculins, les premiers balbutiements du système s’apparentaient davantage à une assemblée de privilégiés qu’à une véritable consultation publique. La vie politique était menée par des citoyens dont le devoir principal, sinon unique, était de débattre sur l’avenir de la cité – les tâches du quotidien qui aujourd’hui accaparent nos esprits un privilège réservé aux esclaves. C’est donc un système basé sur les débats éclairés d’une minorité exclusive qui a su mener Athènes à ses heures de gloires, culminant sous le règne de Périclès au Vème siècle avant J.-C.

La naissance d’une République

Au même moment, plus à l’ouest, une petite communauté au cœur du Latium chassait à grands coups de pieds le dernier roi de sa jeune histoire, Tarquin le Superbe, marquant la naissance d’une République qui, dans les siècles à venir, allait forger le monde à son image sous l’inexorable marche de ses légions : Rome. Inspirés par leurs voisins hellènes, les romains mirent sur pied un nouveau système, partiellement démocratique, connu sous l’abréviation SPQR – Senatus Populusque Romanus, le sénat et le peuple de Rome – dans lequel le peuple, par le biais d’assemblées, élisait les magistrats de la République – tribuns, questeurs, préteurs, édiles et, au sommet de la pyramide, deux consuls – pour des termes d’une seule année, non-renouvelables. On ne pouvait occuper un poste spécifique qu’une fois dans sa vie. La courte durée et l’exclusivité des affectations officielles avait pour lieu d’empêcher toute dérive autocratique, ou simplement qu’un citoyen ambitieux ne puisse s’élever au-dessus de ses confrères. Si l’idée n’était pas fondamentalement mauvaise, elle eut des conséquences pernicieuses. L’élection aux postes clés de la République devint rapidement une guerre politique où tous les coups étaient permis entre les grandes familles aristocratiques de Rome : Claudia, Cornelia, Aemilia, Julia, Fabia et autres lignées au sang plus bleu que bleu. Les cas de jeunes consumés par leurs ambitions politiques et par la pression sociale, croulant sous les dettes, n’étaient pas rares. Avec les générations, le pouvoir vint à être de plus en plus concentré entre les mains d’une poignée de citoyens distingués, l’ordre sénatorial. En effet, l’élection à une magistrature venait avec une nomination à vie au Sénat et surtout, une occasion à ne pas manquer de se faire connaître du peuple et couvrir son nom, et du même coup celui de ses descendants, de gloire. L’inévitable effet boule de neige qui en découla allait rapidement se transformer en avalanche, dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.

Le début de la chute

Les guerres puniques mirent les fondements du nouveau système démocratique romain à rude épreuve. Pendant ces heures sombres de la République, aux prises avec une lutte épique avec ses rivaux Carthaginois pour le contrôle de la Méditerranée, le système politique fut malmené d’au moins trois façons différentes. Premièrement, la stratégie du haut commandement à deux têtes éphémères – les consuls – allait faire payer un terrible coût en vies romaines. À Cannae, alors que l’armée consulaire faisait face à la redoutable bande de mercenaires d’Hannibal, un des deux dirigeants se jeta tête baissée dans un combat perdu d’avance, impatient de gagner la gloire promise au combat avant que son terme ne vienne à échéance et ce, en dépit des avertissements à la prudence de son égal. Le résultat fut un des plus grands désastres militaires de l’Histoire, avec plus de 60000 soldats romains tués – le nombre exact varie selon les sources. Deuxièmement, les temps difficiles allaient requérir le retour d’un poste archaïque, prescrit dans le code de la République pour les situations de crise les plus graves : la dictature. Reconnaissant l’inefficacité de la structure démocratique pour prendre des décisions rapides, les institutions normales de la République était suspendues pour accorder les pleins pouvoirs à un seul homme, pour une durée maximale de 6 mois. Finalement, les crises furent aussi un prétexte pour outrepasser les règles strictes du curriculum politique traditionnel, le cursus honorum, – un code qui prescrit l’âge minimal pour être élu à un poste spécifique, par exemple – et porter au pouvoir des étoiles montantes de la société qui avaient la cote auprès du peuple. Si Rome parvint à venir à bout des Carthaginois, ce fut donc au prix de dures leçons et de l’instauration de dangereux précédents. Le siècle qui suivit vit la montée en puissance de plus en plus de dirigeants fondamentalement populistes (les Gracques, Marius, César, entre autres) s’inspirant des mesures exceptionnelles de la guerre pour brûler les étapes et dont les ambitions menèrent à une série de guerres civiles qui déchirèrent la société romaine de l’intérieur et précipitèrent la chute de la République. Les Romains apprirent à la dure que la structure démocratique était essentiellement inapte à gérer les situations de crise et les problèmes complexes de plus en plus fréquents d’une République grandissante.

Populisme et démocratie au 21ème siècle

Alors que la campagne politique québécoise fait rage depuis maintenant plus d’un mois, on pourrait croire que les temps ont changé depuis l’Antiquité. On pourrait croire que l’âge de l’information a donné à l’ensemble de la population les outils pour juger impartialement d’idées novatrices, remettre en question les décisions du passé, discuter rationnellement de l’avenir, travailler ensemble pour construire un monde meilleur; bref, que la scène politique n’est plus une arène. Mais la réalité ne saurait être plus loin de cette utopie; partout à travers le monde, les électeurs portent au pouvoir des dirigeants fondamentalement populistes, qui achètent des votes par la peur et par des promesses insignifiantes. L’élection de Trump, chez nos voisins du Sud, n’est pas une aberration, mais semble plutôt être précurseur de l’avenir politique de la planète, alors que les groupes extrémistes accaparent de plus en plus la scène publique. Même au Québec et au Canada, où l’on se targue d’être une province aux valeurs sociales, environnementales et humaines, le débat public tourne autour de politiques anti-immigratoires, natalistes, identitaires, et d’économie familiale de bout de chandelle. Les grands projets de société sont devenus choses du passé, le cynisme s’est infiltré à tous les niveaux, la confiance en nos politiciens traditionnels est au plus bas. La crise la plus grave de notre époque, le réchauffement climatique, est sciemment relayée au second plan, les gouvernements successifs ployant sous l’ampleur colossale de la tâche. La recherche scientifique et les écoles sont sous-financées, nos infrastructures de transport, lorsqu’elles sont existantes, tombent en ruine. À qui la faute?

Prisonniers d’un système aveugle

La situation politique mondiale actuelle est complexe – trop complexe pour que le citoyen moyen soit en mesure de prendre des décisions éclairées sur les meilleures mesures à appliquer pour nous sortir du bourbier monumental dans lequel nous sommes empêtrés. Et ce n’est pas une critique élitiste discriminatoire – la quantité d’information à traiter est simplement trop titanesque pour être analysée convenablement, à moins d’y consacrer sa vie, ce que bien peu ont la chance de faire. Devant les choix qui s’offrent à moi le 1er octobre prochain, je suis pris au dépourvu : comment mon vote ignorant peut-il avoir une quelconque valeur? Pourquoi mon opinion, basée sur un mélange hétéroclite de faits, de mensonges, de valeurs personnelles et d’autres facteurs subconscients, facilement manipulables, devrait-elle avoir son mot à dire sur la direction que la société devrait prendre? Devant cette ignorance généralisée, les partis avides de pouvoir ont la vie facile, quand ils ne sont pas eux-mêmes dépassés par la complexité d’un système trop inertiel, qui semble rouler à tombeau ouvert vers la catastrophe. En conséquence, les mesures simples, ayant un impact quantifiable immédiat, ont la cote : baisser les taxes et l’impôt, restreindre le nombre d’immigrants, augmenter les services directs aux citoyens et autres subventions à des programmes de cadeaux conditionnels. Est-il donc vraiment possible d’éviter que la politique tombe dans le populisme et la démagogie, ou est-ce le stade terminal inévitable de tout système démocratique? La civilisation mondiale du 21ème siècle, fortement interdépendante et interconnectée, n’est pas Athènes. Serait-il temps de repenser la structure du pouvoir et de l’ordre mondial? La tâche est dantesque, mais pas impossible. Nous sommes assis sur une véritable mine d’or: l’histoire de nos propres échecs et succès, répartie sur des milliers d’années sur autant de sociétés distinctes, faisant face à des réalités et défis différents. Pouvons-nous trouver des solutions pour le futur dans notre passé collectif, et ainsi éviter de rejouer en boucle la même cassette, ou alors le système parfait, que Rome a échoué à maintenir, n’est qu’une chimère, pour toujours inaccessible?

 




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