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Just’une chronique : de l’autre côté de la ligne

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  • Correction, votre horreur : Récit d'un étudiant aux études supérieures pratiquant l'art du stylo rouge à Polytechnique.

    «Mais quoi! Un temps homogène à des radians par seconde au carré et négatif en plus, déclamai-je, imbu de mon savoir, face à une copie. Mais c’est quoi ce bazar!». Aussitôt, un rire provenant du doctorant à gauche de mon bureau me confirma l’absurdité de cette réponse qui figurait sur la quarante-et-unième copie du paquet. Nous étions dans un laboratoire du pavillon Lassonde, il était dix-huit heures, durant le mois de décembre dernier. Je venais de finir de travailler sur un de mes projets de fin de session, de faire une autre correction de devoir maison (80 copies) en sus d’avoir rempli un des objectifs de recherche. Oui, tout ceci ce jour-là. Oui, en restant dans le même laboratoire, aux courtes pauses café près (au quatrième du principal), afin de garder la raison.

    En reposant cette copie, je me dis que ma remarque était un peu cruelle. Faisons donc des hypothèses. Peut-être que ce jeune (ouais, du haut de mes vingt-trois ans) bachelier de troisième année de génie électrique n’avait pas à corriger plus de deux cent copies en ce mois de décembre? Probablement. Mais peut-être était-il victime d’un des ces horribles projets? Peut-être était-il fatigué ce jour là? Les questions trottaient dans ma tête, je sentais que ma tension chutait lentement : les joies du sommeil cumulé. Vite, Justin, où est donc ton café?! Le voici. Je le versai alors goulûment dans mon gosier mais la tasse était vide, vide comme les autres questions de cette copie. Que faire? Réfléchis-donc, idiot de Français, non, franchement tu n’es pas en état d’attaquer les quarante-sept autres copies du tas… Ah! Minimum d’incertitude détecté, convergence de l’algorithme de décision : va donc à la machine à café!

    Le correcteur face aux choix.

    Alors je me mis en route, dans ces couloirs verts où une équipe munie d’une caméra s’amusait gaiement. Haha, les joies des médias modernes, qui préfèrent logiciels de montage et fond vert au lieu de faire des vrais voyages : on ne sait plus bien décortiquer les images aujourd’hui.

    Tiens, en parlant d’information, quel est le message que je veux envoyer à mes élèves, puisque mon but est strictement pédagogique? Et là un intranchable dilemme surgit et me frappa de plein fouet. Comment, au bout de cent vingt copies du jour, corriger de la même manière? De plus, comment donner sa chance à l’élève ayant l’idée mais dont le formalisme présente quelques lacunes? Arrivé au tunnel, je me heurtai à la porte qui sépare les pavillons: elle s’était refermée, mes réflexes ayant diminué avec ma fatigue. Belle illustration de ma pire hantise pour mes élèves: les sanctionner car mon angle de vue est trop obtus, être dans l’incompréhension de ce qu’ils n’ont pas compris.

    Être rapide et méchant, c’est la voie la plus facile, celle qui vérifie les applications numériques et une conformité parfaite au corrigé : si on s’en écarte, le barème est automatique. Simplicité, impartialité et… robotisme, tabarouette! Je ne choisirai pas cette voie. La raison est bien simple : les élèves sont des humains, des ingénieurs et non pas des machines à calculer qui utilisent le même procédé à chaque fois. En maths comme ailleurs, il peut exister quarante façons de prouver un résultat de manière légitime. Tout dépend des hypothèses que l’on se donne et du nombre d’opérations logiques que l’on s’autorise.

    L’autre méthode, est évidemment celle que j’ai adopté, regarder le raisonnement et uniquement le raisonnement. Si le cheminement logique menant au résultat me semble faux, regarder pourquoi. Quel est le degré d’étourderie? Une erreur de signe? Fortement probable, en condition d’examen, soyons cléments. Une erreur de recopie? Et dire qu’ils s’échinent à recopier dix chiffres significatifs, alors que deux suffisent… Soyons donc miséricordieux. Une erreur d’hypothèse et de raisonnement? Est-ce de l’étourderie ou de l’escroquerie? Si le deuxième cas s’applique, pas de quartier. Un résultat juste numériquement mais sans justification? Suspect, dans le doute, gratifions cette copie d’un trait rouge au bon endroit. Assortie du bon nombre de point, ça va de soi.

    Êtes-vous un robot ou un humain?

    En ce qui concerne le dernier point, sachez qu’un bon correcteur doit dans l’absolu respecter les justifications de chacun, les examiner et savoir si elles sont légitimes. En effet, je suis bien placé (européen) pour savoir qu’à Polytechnique, quelques notations, appellations ou théorèmes diffèrent d’autres universités. Des fois, une réponse abracadabrantesque de prime abord peut être en réalité juste, voire même innovante.

    Il m’est arrivé de passer sous silence des petites étourderies au profit d’un raisonnement qui valait la peine d’être encouragé. Si l’élève a compris, soyons heureux et récompensons-le. Ne soyons pas dans cet état d’esprit idiot et puéril de la part de correcteurs qui est de crier à la faute à la moindre occasion. Lever un point si l’élève a oublié un petit coefficient dans le trentième élément de sa matrice. Rentabiliser son stylo rouge acheté à la Coop, en disant «Ha! Je t’ai eu, gredin!». Tout ceci pour ne pas mettre les 100%.  Je parle d’expérience.

    En revanche, un élève qui balance les résultats de son formulaire, garochant négligemment les formules sans aucune justification n’est pas dans un bon état d’esprit, à mon avis. Ou pire encore, ne faisant qu’une application numérique sans donner d’autres éléments au correcteur que les chiffres, s’expose à des corrections drastiques si il fait une unique erreur de recopie.

    L’ai-je déjà vu? Certainement des centaines de fois, et pourtant, écrire juste une petite ligne de plus peut faire quadrupler votre note à une question. Est-ce vraiment rentable de ne pas l’écrire pour traiter une autre question de manière (trop) rapide? Ne vaut-il pas mieux se focaliser sur les points que l’on maîtrise pour donner une bonne image au correcteur? Ce dernier sera sans doute plus clément pour la suite alors? C’est ma conviction, mais chacun est libre d’en décider.

    Soyez critiques face aux murs du savoir!

    J’ai eu également le privilège d’être répétiteur dans des laboratoires et de voir à l’œuvre certains des élèves. Bien souvent, je me retrouvais face à des élèves en panique, ne comprenant pas les notions fondamentales du cours et se sentant désarmés. Comme toujours, ces craintes sont normales : l’apprentissage est fait de seuils et de paliers. Si vous vous retrouvez face à nouveau mur théorique, ne «rien» comprendre est tout à fait normal, le temps est à l’apprentissage. D’ailleurs, bien souvent, il suffisait de quelques explications niaiseuses de ma part ou de mes collègues, pour que l’élève trouve un sens intuitif dans les monstrueuses formules. Ainsi, face à sa copie, il ne bachotera pas ni ne recrachera des équations tel un ordinateur. Il aura la force de l’interprétation et sera peut-être critique sur ses résultats.

    Le fameux esprit critique! C’est sur ce dernier que je vais conclure cette chronique. Il est important de pouvoir mettre en cause ses résultats et ceux des autres quand on est scientifique. De surcroît, quand on est ingénieur, cela est très recherché dans le monde de l’entreprise. La raison est bien simple : la concurrence mène à des solutions multiples pour un problème donné.

    En chacune d’entre elle réside des avantages et des inconvénients. De plus, la solution optimale et universelle est un mythe. Ceci vient du fait que ladite solution ne peut être cherchée que si vous inventez des règles du jeu pour déterminer qui de la solution A ou B a gagné. Ces règles sont «matheusement» appelées critères. Et seul un esprit critique est en mesure de déterminer un bon critère. Soyez-en convaincus, ouvrons le débat.

     




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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