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La jour où j’ai dit au revoir à ma vie privée en ligne

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  • Chronique d’une utopiste qui veut continuer de croire qu’elle n’a rien à craindre sur le Net.

     

    Parce que j’aime attendre que les choses soient passées de mode avant de m’y intéresser, j’ai regardé récemment un épisode de Black Mirror. Cette série se plaît à soulever des questions éthiques tout en abordant notre rapport à la technologie, souvent en nous renvoyant une image très pessimiste de notre société dans la face. L’épisode n°3 de la saison 3 –Shut up and dance– raconte l’épopée d’un adolescent qui, victime d’un hacker ayant piraté sa webcam et enregistré à son insu une vidéo de lui sexe en main, se voit contraint d’exécuter les ordres étranges de son maître chanteur. Et depuis, je n’ai pu m’empêcher de remarquer la prolifération des post-its sur les webcams des ordinateurs des étudiants de Poly… Mais bon, puisqu’il paraît que même Mark Zuckerberg en a un sur son propre ordinateur, je suppose qu’ils ont raison de s’inquiéter…

    FAUT-IL REDOUTER LE VOL DE SES DONNÉES ?

    Oui, la technologie a rendu nos vies bien plus faciles ; grâce à des comptes et des mots de passe, on dématérialise notre identité et on peut faire en ligne tout un tas de choses, comme consulter ses comptes bancaires, réaliser des achats ou des virements, postuler pour un emploi, et envoyer les photos de notre dernier chalet à notre gang d’amis. Le problème sous-jacent est que quiconque s’approprie les bons pseudos et les mots de passe correspondants a accès à ces mêmes services.

    La virtualisation des services les a rendus plus vulnérables. Et avec une connexion des individus à Internet qui devient quasi-permanente, notre exposition ne devient que plus dangereuse. Avant, si l’on voulait voler un code de carte de crédit ou dérober un couple de photos compromettantes, il fallait s’introduire chez nous et fouiller minutieusement les tiroirs pendant notre absence. Ces voleurs-là devaient être très proches géographiquement, bien renseignés sur nos habitudes, et habiles dans leur démarche. Désormais, le pied de biche a été remplacé par une souris, et les failles temporelles de mon emploi du temps par des failles informatiques dans mon ordinateur. En revanche ce qui a significativement changé, c’est que la plage temporelle pour hacker mon domicile couvre bien plus que mes heures de travail, et que l’éventail des candidats ne se limite plus aux gens mal intentionnés de ma ville, mais aux gens mal intentionnés du monde entier. Et que mes voisins ne sont pas là pour appeler la police s’ils entendent quelqu’un enfoncer ma porte d’entrée. Sans mentionner le fait qu’aujourd’hui encore, il manque un système judiciaire adapté aux nouveaux crimes connectés.

    Alors autant je peux imaginer sans mal ce que quiconque ferait avec mes coordonnées bancaires en main, autant j’ai plus de mal à imaginer ce qu’il commencerait avec mes dernières photos au Mont Tremblant. Donc oui, on peut craindre de se faire piquer ses données, mais il faudrait encore que quelqu’un ait une raison valable de vouloir nous les piquer. Alors est-on à l’abri si on n’a rien à cacher? Peut-être, si vous vous sentez aussi à l’abri des ‘ransomware’, ces logiciels qui prennent en otage vos données et ne vous les restituent qu’en échange d’une somme d’argent…

    FAUT-IL AVOIR PEUR DE BIG BROTHER ?

    Au-delà du danger qu’ont toujours représenté et que représenteront toujours les personnes mal intentionnées, il y a tout ce que je révèle (presque) volontairement sur ma vie privée. Et l’autre grande crainte vient du possible danger de tomber sur un Big Brother géant, qui, en réunissant toutes les informations dont il dispose sur nous, est capable de dire ce qu’on aime dans la vie (il suffit de regarder nos ‘like’ Facebook), nos centres d’intérêt (quelles vidéos nous regardons sur YouTube), notre orientation politique (quels articles nous lisons), notre métier (profil LinkedIn), notre situation amoureuse (est-on inscrit sur des sites de rencontres?), nos habitudes alimentaires (ce qu’on commande en ligne ou les restaurants que l’on note sur Yelp), nos déplacements fréquents entre notre domicile et nos lieux de travail ou de loisirs (la localisation est-elle activée sur votre cell?), et même une idée de votre perversité (Google, quelle est la température de fusion d’un chat?).

    Toutes ces informations en tant que tel ne sont pas selon moi – du moins j’aime à le croire- dangereuses. Qu’Amazon me recommande des jeux vidéo similaires à ceux que j’ai déjà achetés, ça peut m’énerver ou au contraire me rendre service, mais je comprends d’où ça vient. Que Facebook me propose des réductions Aldo.com, je comprends aussi que ça peut venir des cookies qui se sont cachés dans mon fureteur lorsque j’ai acheté ma nouvelle paire de bottes de neige. Là où commencent les problèmes, c’est si ma banque qui sait que je suis à découvert découvre mes dernières folies souliétaires, ou si mon employeur découvre que les photos de mon dernier arrêt maladie présentent une plage de sable fin et des palmiers. Ainsi, le problème ne vient pas des données, mais de leur combinaison.

    Et sur ce point, j’essaye de me rassurer avec deux idées : premièrement, face à une quantité de données phénoménale, il est difficile de les interpréter et de leur donner du sens. C’est le casse-tête du Big Data, et si beaucoup de compagnies sous-traitent l’exploitation de leurs données, ce n’est pas pour rien. Alors si à court terme je suis rassurée que Facebook ne sache toujours pas exactement comment manipuler tout ce qu’il sait sur moi, je me dis que le répit n’est que de courte durée car le nœud du Big Data ne résistera pas indéfiniment, et qu’ils finiront tôt ou tard par trouver comment faire parler toutes leurs données. Surtout qu’ils ont de sacrées motivations pour y arriver. Ne dit-on pas que le pouvoir se trouve dans le savoir ? La deuxième idée est la réunion de ces données. Mes aventures sur le Net sont réparties sur plusieurs sites internet, plusieurs périphériques, comptes et pseudos qui sont parfois vaguement reliés à mon adresse mail, mais pas toujours. Que toutes ces entreprises se mettent soudain à coopérer pour créer une super-méga-giga base de données supra-exhaustive est très peu probable, pour cause d’intérêts économiques ou encore politiques divergents. Et le chacun pour soi, ce n’est pas prêt de s’arrêter dans nos sociétés capitalistes. Alors à moins que l’on tombe sous une dictature totalitaire qui prendrait tout le pouvoir et obligerait légalement ces compagnies privées à révéler leurs données… Je me croyais en sécurité. Jusqu’à ce que j’entende parler du Social Credit System, détaillé en pages 6-7.

    ALORS ON REJETTE TOUT EN BLOC ?

    Ce n’est pas pour rien que ceux qui craignent le plus pour leur vie privée sont ceux qui sont le plus à l’aise avec la technologie : ils ont conscience de ses failles. Au fur et à mesure qu’on se plonge dans le domaine de la sécurité informatique – et je suis sûre que c’est vrai même pour les gens en génie Log concentration sécurité et mobilité –, on retrouve ce que disait Socrate « tout ce que je sais c’est que je ne sais rien ». On découvre l’existence de problématiques insoupçonnées du grand public, qui, comme tout sujet scientifique, se complexifient à mesure que l’on creuse. J’ai pourtant l’impression de protéger mes données du mieux que je peux : j’utilise un VPN quand je ne veux pas révéler qui je suis, je règle toutes mes commandes en ligne par e-carte bancaire, je ne publie rien de sulfureux sur Facebook et je garde toujours en tête que quoi que je poste, on pourra me le balancer à la figure dans 20 ans ou 30 ans, quand les « Diamond Button » de PewDiePie auront fait leur entrée comme relique dans un musée. Même cet article, une fois publié sur le site internet du Polyscope, pourra être retourné contre moi lors d’un procès où l’on m’accusera de communisme. Ou de prosélytisme. Ou d’un autre truc en -isme si jamais un jour on a envie de faire tomber ma tête.

    Alors s’offrent à nous plusieurs choix, dont les extrêmes sont : tout rejeter en bloc et décider de ne pas faire partie du système parce qu’on en a peur; ou vivre l’instant présent et profiter de tout l’amusement disponible en échange d’un peu trop d’informations sur nous. Globalement, on essaie de naviguer entre les deux. On a par exemple déjà tous renoncé une fois à une application qui se montrait un peu trop curieuse envers nos données, comme cette appli météo qui demandait accès à nos contacts, photos et messages pour des raisons un peu obscures; bref, on se méfie. On fait les compromis qui nous correspondent le mieux en fonction de la part de notre âme que l’on est prêts à céder en échange de quelques services ou de quelques likes sur notre statut. Une chose est sûre, ce choix est à l’image de notre génération : désenchanté et méfiant. On ne peut pas se permettre de se balader avec insouciance dans les couloirs d’Internet, on le fait nécessairement en toute connaissance de cause.




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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