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Just’une chronique : numérique pratique ou égocentrique?

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  • [Épisode 0b10] Société : Chose promise, nous parlerons aujourd'hui de l'impact des communications quasi-instantanées et des impacts sociétaux de la Toile.

     

    Un jour, sans doute début 2000, encore enfant, je demandais à mon père s’il était possible de converser de visu à distance comme les reporters en duplex à la télévision. Je me souviens que mon père m’avait rétorqué ainsi  : « Si tu gagnes bien ta vie et que tu deviens le nouveau Bill Gates, rien n’est impossible! ». Pourtant trois ans plus tard, Skype vit le jour, et ce fut possible. Un an plus tard, avec l’arrivée de l’ADSL, à dix ans, je n’étais toujours pas devenu le patron de Microsoft mais je pouvais voir ma famille à Montréal grâce au compte que nous nous étions créé. Aujourd’hui, il m’arrive de penser à cette sombre époque, jasant avec une amie à Singapour, soutenant un collègue qui se meurt devant un final en France tout en niaisant avec mes amis de Montréal et de Rio. Ainsi j’aimerais éclairer une première réflexion qui me taraude aujourd’hui dans cette chronique :

     

    Quels sont les impacts sociaux des réseaux éponymes?

     

    Tout d’abord, il faut jeter très vite au loin les écrits de Newton, Lorentz et Lagrange, ces physiciens sont un peu trop terre à terre, la dimension temporelle ou son ancêtre paramétrique sont trop sacrés pour eux. Regardons Saint Augustin et Bergson : la notion de Temps vécu est subjective et non universelle. Donc, si d’aventure on vous argue fièrement que les réseaux sociaux ont tué la notion du temps, dites que seul le temps social est mort. Mais votre dérèglement, vous savez, ce qui fait que vous vous couchez tard après trois heures de «chat» et de «scrolling», ne signifie pas la mort du temps. Et pour cause, votre temps personnel vient de phagocyter le temps de la société toute entière. Seule l’horloge de Moodle viendra vous tirer de votre torpeur : un zéro sur vingt versus un recalage, c’est vite choisi!

     

    Le «temps mort» est mort, vive le temps!

     

    Mais bon sang, que font donc les personnes qui attendent aujourd’hui? Regardez-donc un peu autour de vous, que vous soyez dans un métro, dans une salle d’attente ou encore face à un prof autant incompréhensible qu’Eddy Malou et au pouvoir soporifique d’une bonne tisane. Que font-ils presque tous? Il se connectent aux autres. Quoi de plus naturel? Le cerveau cherche les interactions sociales, et la solitude est son point faible. Même chez nos grand-parents, c’était pareil : que faisaient-ils autrefois? Ils papotaient avec leur voisins, ils lisaient le journal ou encore ils regardaient sans vergogne autour d’eux.

    Seulement, maintenant, le monde est juste à quelques millimètres de votre peau, dans une de vos poches s’il n’est pas devant vous. Je pense que vous devez avoir l’intuition de la chose terrible dont je parle : le téléphone intelligent.

     

    Boire l’égoïste pharmakôn contre la solitude.

     

    Néanmoins, comme vous pouvez le deviner, la médaille dispose hélas d’un revers. Certes, vous pouvez savoir ce que font vos «amis», mais, souvent vous êtes bien indifférent et vous passez votre chemin. D’ailleurs, je vais faire ici une distinction qui se prêtera peut être à de la sape de porte ouverte, vos «amis» sont bien souvent plus des contacts qu’autre chose. Pour reprendre des propos que j’avais jadis publié dans une édition de fin de session, on se demande toujours qui est ce fameux «Paul Drnd» parmi eux. On ne saurait dire où on l’a rencontré, ce qu’il fait, ni si son nom si bizarre est son vrai… mais par politesse, on va quand même lui dire «bonne fête» lorsque la notification apparaîtra.

    Eh oui, nous touchons là un des nouveaux défis sociaux de ce siècle : l’entourage numérique. Celui qui n’en a pas ou peu se verra sans doute fermer des portes par le manque d’information, tandis que celui qui en aura trop se fera déborder. De plus, cet affichage permanent est sans doute le fléau du siècle : les gens qui s’affichent trop attisent la jalousie de ceux qui sont plus dans l’ombre. De plus, l’égoïsme sous-jacent des réseaux sociaux, entraîne des irrémédiables problèmes de conscience : pourquoi n’ai-je pas été «liké»? Pourquoi suis-je si peu suivi? Pourquoi mon ami(e) fait des choses sans me le dire?

     

    « Le réseau social est l’antidote de la solitude mais aussi le poison de l’isolement»

     

    Le format des réseaux sociaux est aujourd’hui un problème en soi : c’est un format quasi-médiatique. Je m’explique. Dans les années 2000, lorsque le Premier Ministre était en visite au Japon on le savait, tous les sites d’information en parlaient sur feu l’écran d’accueil de notre navigateur, selon les coutumes de l’ancien temps. Aujourd’hui, lorsque votre tante Gertrude, votre voisin, ou votre cousine Lolita, vont en voyage à Paris, votre cher «Smartphone» vous l’affiche au même titre qu’un terrible tremblement de terre en Palombie-Orientale. Inconsciemment, vos amis et votre monde deviennent autant voire plus important que le monde intérieur. C’est vendeur mais pervers…

    Platon aurait dit qu’il s’agit là d’un Pharmakôn, mot en grec signifiant à la fois remède et toxine. Le réseau social est l’antidote de la solitude mais aussi le poison de l’isolement et du manque d’ouverture. À force de tout personnaliser, on finit malheureusement par s’enfermer dans son propre désordre et à ne plus comprendre vraiment le monde qui nous entoure. Tirer l’attention sur soi pour des faits ordinaires est le paroxysme de cette théorie. Combien de gens se moquent de la photo de votre dernier repas sur Instagram? Beaucoup sans doute, croire le contraire est bien une erreur.

     

    La conquête spatiale de la Toile

     

    Un autre aspect intéressant du numérique est sa tendance à abolir la notion de distance. Là je ne risque pas de m’appuyer sur Bergson, une seule expérience simple suffit à le voir. Prenons par exemple des services de support technique : nombre d’entre eux sont délocalisés dans des pays en voie de développement alors que même les employés n’ont jamais mis les pieds au Nouveau-Monde. Il est vrai que l’effet économique est important. Par là, je ne me risquerai pas à dire qu’il est bénéfique puisque beaucoup de délocalisations d’entreprises ont été rendues possible par l’extension d’Internet et sa propriété de transfert d’information instantané.

    Vous allez dire qu’un vecteur d’information quasi-instantané n’est pas nouveau, Morse et Edison m’en voudraient de mettre cet argument péremptoire sur la table. Ce qui est nouveau, c’est la possibilité de créer une réalité virtuelle où chaque personne est très proche l’une de l’autre. Le concept est une véritable révolution sociale : abolir les frontières et libéraliser les communications n’est pas une chose innée chez l’être humain. Mais, quelles en sont les conséquences?

    Directement, cela permet bien évidemment de faire circuler des flux d’information sur toute la planète à des vitesses vertigineuses. Cela est à double tranchant : tout le monde peut être informé mais la facilité à transmettre peut nuire gravement au contenu de la publication transmise et les faits n’ont pas besoin d’être bien sourcés pour que certains s’arrogent les droits sur la vérité absolue. Bienvenue dans le monde des sophistes numériques!

     

    «Une ‘vérité encore plus vraie’»

     

    Ici, nous nous devons de préciser une chose : un sophiste est un énonciateur de vérité. Or, personne ne détient la vérité. Même en sciences, un modèle semblant inexpugnable trouvera toujours un élément de modélisation complémentaire ou une hypothèse généralisatrice pour le transformer en «vérité encore plus vraie». Comme nul ne peut maximiser réellement cette quantité, nous allons dire que nous ne pouvons que tendre vers un supposé maximum, la vérité, sans pouvoir réellement l’atteindre. Le sophisme est basé sur une argumentation rhétorique seulement. Donc fausse d’un point de vue logique. Il ne s’agit seulement que d’une bulle d’air vicié enrobée dans une feuille d’or.

    Revenons à nos moutons, combien de titres accrocheurs avez vous vus? Combien de «posts» à l’emporte-pièce avez-vous recensés? Combien d’invraisemblables déclarations –hors USA– avez-vous eu ouï dire sur la Toile? Gageons beaucoup. Trop même. Beaucoup ne sont que de paresseuses rumeurs, faciles à transmettre mais sans réel effort de recherche ou encore de rédaction. Face à cela il faut développer son sens critique et non pas se morfondre face au cocktail explosif composé de vérités et de contre-vérités.

    Couplées à l’instantanéité et à la diffusion non-locale de l’information, les informations fallacieuses peuvent prendre des tournants inédits. La peur du «bad buzz» gagne les institutions, il est donc indispensable de développer des mécanismes de défense pour lutter contre ces derniers face à l’épée de Damoclès prête à faire voler en éclats une réputation forgée pendant peut-être des décennies. Malheur à celui qui a créé l’ire de la foule : son destin est scellé, bien souvent l’institution le lâche. Bien des fois c’est légitime, comme dans la récente affaire Weinstein, qui mit au jour un secret de polichinelle masqué par des raisons quasi-politiques. Parfois, notons que cela peut être tout simplement une calomnie prenant des ampleurs surréalistes : il faut faire attention de ne pas jeter en pâture à une foule assoiffée de sensationnel une réputation sans bien fondé…

     

    La connaissance en connexion de causes (?)

     

    Mais le principal atout d’Internet est également sa faiblesse, je veux parler du volume d’informations. La faiblesse est en partie évoquée si haut avec le problème de la fiabilité des informations. À considérer également, la difficulté de recherche de la donnée désirée. Mais dans une certaine mesure cette difficulté est moindre que celle qu’avaient nos parents, lors des temps anciens de l’ère pré-Internet, pour chercher un document.

    Et le pire, imaginez-vous, c’est que ces documents papier étaient payants! Et ceci limitait la diffusion du savoir, peu de gens achetant par curiosité seule. Pour illustrer ce propos, supposons que nul ne me parle de fluides non-newtoniens (je suis un modeste électricien de la Poly), vais-je débourser ne serait-ce que trois pièces pour un ouvrage sur la viscosité des fluides de Bingham? Raisonnablement non, car je n’ai toujours pas la fortune de Bill Gates.

    Souvenez-vous aussi des époques lointaines où on se méfiait d’Internet : les années 2000. On a tous eu ce professeur mal luné, qui nous a dit un matin de 2008 ce qu’il pensait de Wikipédia. Ce dernier préférait de loin débourser quelques centaines de dollars pour la dernière version de l’encyclopédie hors-ligne et payante de la chère compagnie de mon modèle (celle aux ordinateurs à Fenêtres), j’ai nommé Encarta. Et si par malheur vous citez Wikipédia, vous vous faites propulser de l’Olympe directement dans le Styx, avec pour châtiment «tantalien» de recopier trois pages d’Eschyle, en version originale grecque, bien sûr.

    Certes, j’exagère un peu mais sachez que la confiance s’est installée sur Internet, des formations en ligne diplômantes existent et émergent peu à peu. Dans moult région du globe, les MOOCs (pour Massive Open Online Courses) sont vus comme une aubaine pour les populations isolées. L’accès à la connaissance peut amener certaines nations à se développer de manière fulgurante, et ainsi par l’éducation rayonner sur la scène internationale. Internet, rappelons-le, étant un espace sans propriété de localité.

     

    Internet, ou l’impossible dilemme entre sécurité et liberté

     

    Quelques personnalités vous le clameront avec certitude, l’ère du numérique est libérale dans le sens profond du terme. L’État n’a que peu de pouvoir dessus, pour le meilleur car cela révèle certaines dérives sociétales, mais aussi pour le pire. Je ne citerai pas les exemples connus des xénophobes, racistes ou extrémistes religieux qui peuvent se retrouver interconnectés sur les quatre coins du globe sans répondre de leurs propos orduriers. Mais saisissez l’idée : l’État, à prendre au sens général, ne peut punir personne sans imposer des restrictions ou des surveillances. Attention toutefois à l’effet 1984 (je parle bien de celui d’Orwell, et non de la mise sur orbite de Marc Garneau), l’ombre de «Big Brother» projetée sur l’espace de liberté tuerait nombre d’effets vénérables de l’engouement pour la connectivité.

    Mais le problème de la liberté sur Internet, ne réside que très peu dans les décisions de l’État. D’une certaine façon, l’État délègue le rôle modérateur qu’il joue sur l’espace public à certains grands groupes possédant de colossaux réseaux sociaux. Ceci est plus simple pour lui, le propriétaire d’un logis est souvent le plus grand expert de son habitation : mettre en œuvre des politiques de modération et des algorithmes de recherche de contenu illicite est souvent plus simple pour le groupe en question.

    En revanche, ce qui est trompeur, c’est que l’on a tendance à s’approprier certaines plateformes d’Internet, pensant naïvement à un caractère public alors que ces dernières n’en relèvent pas. Ce qui a pour conséquence d’être parfois victime de changement de politique d’utilisation, ou de renonciation aux droits d’auteur puisque vous êtes dans un cadre privé. Souvenez-vous, vous avez coché un jour une case afin d’utiliser le service proposé, renonçant à certains droits. Ainsi, les conditions d’utilisation et le règlement peuvent changer du jour au lendemain, pratiquement sans préavis et surtout sans vote préalable et les conséquences peuvent être fâcheuses pour le particulier. Vous êtes l’invité chez un hôte puissant, il a le droit de vous mettre à la porte, puisqu’il est en sa demeure, lui.

     

    Pour conclure cette chronique numérique, pensons à ce qu’Internet a apporté récemment à notre société. Regardons un peu en arrière, et rendons nous compte de la falaise sociétale abrupte que nous venons de gravir. Aujourd’hui, d’un point de vue technologique, nous sommes dans un monde où l’efficacité prime, ou tout est optimisé, pré-calculé et interconnecté. Par ailleurs, d’un point de vue humain, tout est certes lié mais ceci rend les dogmes instables, les idées foisonnantes, les conversations éparses et surtout l’Humain créatif. Cette dualité entre logique froide de la machine et chaos créateur humain relève-t-elle de la schizophrénie ou bien est-ce potentiellement complémentaire? Dans la prochaine, et ultime, chronique numérique nous verrons justement cette collaboration entre machines intelligentes et humains qui est sans doute une nouvelle étape dans la troisième révolution industrielle que nous vivons en ce moment même.

    Suite dans deux semaines…




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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