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Emoji et couleurs de peau : le risque de la segmentation

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  • Depuis deux ans, les emoji peuvent se décliner en une gamme de couleurs de peau. Cette initiative, avantageusement présentée comme un effort de diversité, dit beaucoup de choses sur notre société. De manière inquiétante, il semblerait que nos tendances à la division aient choisi de s’expliquer jusqu’au détour d’un innocent pouce levé.

    Exprimer un sentiment, faire référence à un objet, un concept… Jamais bien loin du bout de nos doigts, les emoji nous aident à apporter une touche visuelle, graphique, souvent amusante, à notre communication numérique. À mesure qu’ils s’enrichissent, les emoji forment une sorte de langage universel qui pourrait, une fois pour toute, se rapprocher de quelque chose qui nous rassemble dans ces espaces virtuels largement partagés. C’était sans compter l’étrange initiative du Consortium Unicode, l’organisme qui établit des standards pour les emoji, d’introduire, en plus de l’habituel jaune vif, cinq couleurs de peau se voulant réalistes à appliquer sur les petits personnages, de la plus claire à la plus foncée.

    Cinquante nuances d’emoji

    Vu de loin, la symbolique derrière cette idée a l’air forte, puissante, moderne. « On est en 2017, alors un peu de diversité, c’est bien, pas vrai? », pourrait-on se dire. D’ailleurs, les deux hommes qui ont proposé l’initiative au Consortium Unicode viennent de Google et Apple, des compagnies californiennes, réputées progressistes, en quelque sorte anti-Trump, tout comme il faut. D’accord, elles oublient parfois de payer des impôts là où elle font des affaires; d’accord, elles ont tendance à être un peu trop curieuses sur notre vie privée. Mais à part ces détails, on peut leur faire confiance et se réjouir de nos nouveaux emoji multicolores, non?

    Eh bien, pour en juger, essayons donc de comparer notre rapport à ces petits pictogrammes avant et après la mise en œuvre de cette idée fort inclusive et inspirante. Avant, tous les utilisateurs susceptibles de communiquer par le biais d’emoji se rangeaient docilement derrière un simple et unique jaune vif. Pakistanais, Sénégalais, Polonais, Mexicains, Sud-Coréens… pour une fois, nous étions tous parés d’une couleur commune, générique, valable pour tous. Maintenant, rassurons-nous : nous pouvons nous diviser à nouveau! Mettre en avant ce qui nous sépare! On n’arrête pas le progrès.

    Montre-moi ta mélanine

    Plus sérieusement, n’est-ce pas là une vraie régression? Pourquoi avoir tenu à casser cette rare et belle instance d’union entre les peuples, les ethnies? Nous vivions au temps où nous pouvions utiliser les emoji pour exprimer un sentiment ou une idée de manière complètement indépendante de nos origines, car ce convenable jaune permettait de dissimuler aisément n’importe quelle personne. Personnes de toutes couleurs, réjouissez-vous : nous sommes désormais entrés dans l’ère de l’injonction à l’ethnicisation quotidienne.

    Si le jaune traditionnel reste évidemment disponible, Apple, Google et leurs amis nous proposent maintenant insidieusement de venir porter notre couleur de peau en étendard dans une publication Facebook, dans un message privé, au détour d’un tweet… En somme, là où elle n’avait jusqu’ici pas tellement surgi. Et pour cause : dans un pouce levé, on se demande bien quelle est la différence entre le pouce noir et le pouce blanc, puisqu’il s’agit simplement d’un symbole d’approbation. Mais non : si vous êtes noir, alors vous avez probablement besoin de signaler que votre assentiment est noir lui aussi. C’est Apple qui vous le demande, voyons!

    Au mépris d’un certain universalisme qu’on aurait pu naïvement voir comme une conséquence heureuse de l’anonymat si commun sur internet, il s’agit donc de nous renvoyer éternellement à notre couleur de peau. Comme si c’était tout à fait innocent. Comme s’il était banal de signaler son taux de mélanine à longueur de message à son interlocuteur, d’en faire un trophée, un médaillon. Est-ce bien cette société-là qu’on veut? Est-il permis, parfois, de vouloir échapper à cette colorisation des échanges?

    Une segmentation décomplexée de la société

    Le risque, au bout, n’est autre que la banalisation d’une certaine obsession ethnique. Obsession discrète et insidieuse au possible, puisqu’elle a tendance à se parer d’un vernis de diversité et de multiculturalisme, valeurs copieusement instrumentalisées par les géants d’internet par pur intérêt de communication. Sous leur influence, et sous couvert d’une pseudo-modernité, il fait bon exhiber à tout bout de champ ce que notre épiderme dit de nous, quitte à adopter des comportements claniques, sectaires : je suis humain, mais avant tout, je suis noir, ou blanc, ou de peau brune, etc. L’ennui, c’est qu’en appuyant une société vue uniquement sous le prisme des origines, des couleurs, de soi-disant « races », on renforce à terme l’idée qu’au fond, nous ne sommes pas faits pour nous mélanger, pas faits pour vivre ensemble, et qu’il nous faut donc un traitement différencié. Ce sera donc un emoji pour les blancs, et un autre pour les noirs. Cette segmentation, notons-le, n’établit pas nécessairement de hiérarchie, ce qui la distingue d’une forme de ségrégation : bien heureusement, il n’est nullement suggéré qu’une couleur d’emoji est préférable à une autre. La séparation, néanmoins, demeure bien présente.

    Quelque part, les emoji multicolores doivent donc répondre à un besoin. Un éclairage intéressant apparaît lorsqu’on s’intéresse à la sociologie de l’emoji : Andrew McGill, du magazine américain The Atlantic, a relevé dans son article « Why White People Don’t Use White Emoji » que les pictogrammes de couleur pâle étaient sous-représentés par rapport à la couleur de peau des utilisateurs de Twitter. En somme, lorsqu’un emoji avec une couleur est utilisé, il s’agit en moyenne plutôt d’un emoji à la peau foncée. On peut supposer qu’on retrouve derrière ce phénomène les mêmes mécanismes d’affirmation ethnique déjà à l’œuvre ailleurs. On peut trouver un exemple tout récent à l’Université de Toronto, qui, cet été, a organisé une cérémonie de graduation spécifique aux étudiants dits « noirs » (en supplément de la cérémonie traditionnelle, ouverte à tous), invoquant la nécessité de mettre en avant de manière positive une « communauté marginalisée », selon les mots de l’organisatrice de l’événement.

    Ce type d’initiative ouvertement communautariste, quoi qu’on en pense, renvoie, tout comme la disproportion dans l’usage des emoji colorés, à des divisions sociales difficilement résolubles. Par exemple, pour des raisons historiques que l’on peut notamment lier à l’esclavage et à la colonisation, les phrases « je suis fier d’être noir » et « je suis fier d’être blanc » ne sont pas du tout perçues de la même manière. La première phrase sera le plus souvent vue comme l’expression d’une autonomisation, d’une libération; la seconde, en revanche, semblera porter un message suprémaciste, raciste. Toute identité n’est pas bonne à affirmer, ce qui crée inévitablement des déséquilibres, voire des tensions, des crispations. L’emoji jaune uniforme et unique permettait de contourner habilement et élégamment ce problème, mais il se voit désormais concurrencé par des versions bien moins rassembleuses.

    Cinq couleurs, beaucoup de complications

    On pourrait s’arrêter là en concluant sur les conséquences potentiellement dangereuses de la colorisation des emoji dans le futur, si cela n’avait pas déjà créé un certain nombre de problèmes. Un des plus évidents est celui du manque de représentativité : en effet, dès qu’on choisit de représenter les couleurs de peau de manière réaliste, on se condamne nécessairement à la caricature. Comment croire, en effet, que cinq couleurs peuvent suffire à montrer fidèlement toute la diversité des peaux humaines, alors que c’est tout un spectre de teintes que nous pouvons observer chez ceux qui nous entourent? Pas besoin de faire le tour du monde : il suffit de se promener dans les couloirs de Poly pour se rendre compte que l’humain ne se résume pas en cinq couleurs. Pour aller plus loin, cela pose la question toute entière de notre rapport aux couleurs de peau. En effet, on entend souvent parler de personnes « noires » ou « blanches », mais à partir de quel moment est-on suffisamment blanc, ou suffisamment noir, pour pouvoir être appelé de la sorte? Des siècles de métissages n’ont-t-ils pas enterré cette binarité?

    Avec une couleur unique, valable pour tous, ce problème disparaît, puisqu’il est évident que dans ce cas, on n’a pas cherché à représenter maladroitement la diversité de notre espèce. Il est difficile de justifier le choix arbitraire de cinq couleurs plutôt de quatre ou six; en revanche, le fait d’avoir quelque chose tous en commun porte déjà en soi une signification forte. À ceux qui jugeraient qu’il s’agit là d’une uniformisation autoritaire niant notre diversité, posons cette question : n’est-ce-pas, justement, dénaturer la diversité que de la réduire à une poignée de teintes mises au point par des cadres supérieurs dans un bureau en Californie? Puisque nous sommes fatalement pluriels en toute chose, faisons de ce bonhomme jaune notre point de convergence.

    Appel à la désobéissance ethnique

    C’est pourquoi nous nous devons, nous, humains de toutes couleurs et origines, de ne pas céder aux logiques de partitionnement ethnique subtilement suggérées par de grandes multinationales. À cette fin, au moins deux possibilités sont facilement accessibles. La première idée, toute simple, consiste s’en tenir exclusivement à l’historique emoji jaune vif, le seul qui soit réellement universel. Ce n’est pas un si gros effort de société, car l’utilisation des pictogrammes colorés ne fait pas l’unanimité; beaucoup de personnes, sans les rejeter explicitement, ne ressentiront naturellement pas le besoin des les utiliser. La deuxième idée, plus radicale, est celle qui renverse la table : cassons cette règle illégitime qui nous contraindrait à l’utilisation d’une unique couleur par personne, et choisissons d’utiliser des emoji de toutes couleurs, indépendamment de notre apparence. Au nom de quoi une personne noire, ou en tout cas identifiée comme « noire », ne pourrait-elle pas utiliser un pouce blanc, ou brun? Pourquoi serait-il choquant qu’un personne dite « blanche », s’affiche, sur internet, derrière un personnage à la peau noire?

    Derrière l’unité de la société et l’enterrement de vieilles logiques d’origine raciste, ce qui se joue, c’est aussi notre droit à apparaître sur internet comme une personne virtuelle indépendante de notre réalité physique. Pour préserver cela, cassons ces logiques qui voudraient que l’on se dévoile au détour d’un emoji. Dans la « vraie vie », on ne choisit pas notre couleur. Sur internet, soyons enfin libres d’être jaune, vert, blanc, noir, bleu. Soyons-y libres de ne pas avoir de couleur. Soyons libres, tout simplement!




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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