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Le suicide de la liberté d’expression

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Rousseau, théoricien de la séparation des pouvoirs

J’aimerais commencer ce procès le plus authentiquement possible:« Dans quelle mesure les normes morales d’aujourd’hui limitent-elles la liberté d’expression individuelle? »

par Lukas Martin

D’abord, pointer les quelques paradoxes qui m’ont mené à cette réflexion ne ferait de tort à personne. Certains sont tellement flagrants, qu’il m’a souvent fallu revenir sur mes pas, pour rire un bon coup et penser : « C’est tout à fait banal! ». Or, plus de 55 ans avant moi, c’est Hannah Arendt qui écrivait sur la « Banalité du Mal », lors du procès d’Adolf Eichmann, criminel de guerre nazi, haut fonctionnaire du Troisième Reich. Echappé des procès de Nuremberg, il est ramené d’Argentine en 1960 par des agents du Mossad pour subir son procès à Jérusalem, et se faire exécuter moins d’un an plus tard.

Point important : pendant son instance, des centaines de personnes venues de par le monde se réunissaient pour regarder ce petit homme mi-chauve parler inlassablement à l’intérieur de sa cabine en vitre, et tandis que les mots se déversaient de sa bouche au rythme des pluies les plus monotones jamais tombées sur terre, ils réalisaient, choqués, que le mal dont parlait cet homme était d’une dimension dont nous ne suspections pas encore l’horreur : couper, gazer, exécuter des gens, des êtres humains, était devenu normal. Comment alors rectifier les mesures du bien et du mal quand le temps et la bêtise humaine ont bafoué ses principaux piliers?

Le rapprochement ici ne comporte pas les mêmes mesures, loin de là. Mais un peu comme Hannah Arendt, nous sommes les témoins extérieurs contemplant silencieusement la transformation fulgurante du mal; autrefois, il s’agissait de faire la distinction entre le bon et le méchant. Aujourd’hui les bons sont tout aussi ignobles. Laissez-moi m’expliquer.

Une dictature morale s’est silencieusement installée ces dernières années, et personne ne l’a entendue monter au trône. Parce qu’elle vêtissait les effigies de la liberté d’expression, alors que ses sous-vêtements étaient de la couleur de l’imposition. De l’uniformité de pensée. De la norme du « politically correct », que tous, au fond, portent hypocritement. Les mêmes idéaux qui nous ont libérés en 1789, nous les pendons aujourd’hui. Mais le pire, c’est qu’il nous ont eux-mêmes conduit à la potence. Le discours a été si souvent répété, il a été si souvent cloné qu’il a perdu son essence originale : en 1789 on s’en défendait pour détrôner un monarque et démocratiser le pouvoir parmi les hommes, c’était presque faire descendre Dieu de son nuage pour lui botter le cul.

Aujourd’hui, « Liberté, Égalité, Fraternité » sont imprimés sur nos billets de banque, les discours grandioses sont algorithmiques, nos idoles pondus à la chaîne. Aujourd’hui, « Liberté, Égalité, Fraternité », ça sert à vociférer par-dessus l’autre parce qu’il a le DROIT de le faire, mais NOUS aussi avons ce droit, et donc à qui mieux mieux, nous nous assourdissons dans ce silencieux vacarme en répétant à tue-tête les mêmes choses.

Mais sitôt une langue timide se hasarde sur une longueur d’onde différente, que nos cris s’unissent pour l’agresser, la ridiculiser, l’écrabouiller, parce qu’il est tellement impensable qu’elle puisse avoir de bons arguments, des arguments vrais non pas parce qu’ils coïncident avec nos critères moraux mais parce qu’il est impossible, oui, que considérant un autre point de vue, un autre vécu, ils justifient leur existence. Et dans notre agression, nous nous réconfortons de par la facilité à s’unir lorsqu’il s’agit de violenter la diversité. C’est le nouveau fascisme du siècle, un fascisme de pensée. Il est si facile maintenant d’insulter quelqu’un qui se déclare de droite! Qu’il est facile de dire NON au port du voile parce que ça dégrade la femme. NON, l’indépendance du Québec, ça se peut pas, c’est économiquement impossible. INTERDIT la discrimination, tous les hommes sont égaux.

Vous comprendrez, toute la chose est amusante: autant on croit bien agir en pensant ainsi, autant on contribue au suicide de la liberté d’expression. Mais le pire dans toute cette affaire, c’est que ca nous parait banal : banal de traiter quelqu’un de raciste s’il n’aime pas les Noirs (notons que raciste n’a pas la même connotation d’il y a 50 ans), banal d’interdire le port du voile parce que ça dégrade la femme sans considérer si ça dégrade sa culture de le lui interdire, banal de contredire tout haut n’importe qui, qui ose penser en dehors de cet uniformisme de pensée, sachant très bien que la norme morale de la doxa sera là pour approuver avec conviction et même applaudir si la réponse est faite avec un appel à la violence, chose qui semble abonder dernièrement dans le net (Trump, tu n’auras pas ta place dans cet article).

Un des exemples qui m’a le plus frappé, est celui des femmes (et des hommes), appelant au suicide du machisme et du patriarcat à travers les réseaux sociaux. Bien que ce type d’appel n’est pas unique depuis l’existence des réseaux sociaux, il s’est exacerbé l’année dernière suite au meurtre de deux jeunes Argentines parties en voyage, seules, en Équateur. Leurs corps retrouvés montraient de claires marques d’abus sexuels. Les autorités équatoriennes déclaraient un peu plus tard: « Elles l’avaient un peu cherché » faisant référence aux habits légers que portaient les victimes, ayant pu inciter au viol.

D’où le scandale postérieur créant un déferlement massif d’anti-machisme sur le net. Une fois le mouvement enclenché, les propos se sont rapidement acidifiés : des publications populaires accusaient la banalisation de la culture du viol à travers les blagues sexistes et machistes — celles qui se font si souvent à l’intérieur de petits groupes d’amis. Les publications faisaient donc appel à l’arrêt de ce genre de blagues parce qu’elles normalisaient la violence de genre. D’un côté, c’est très vrai. D’un autre, vous imaginez-vous devoir peser chaque mot lorsque vous parlez « librement » avec vos amis? Ce serait une bien piètre réunion. L’humour n’est pas sujet au correct, il ne l’a jamais été et ne le sera jamais.

Les invités du roi ne riaient-ils pas si jaunement que parce que les bouffons jouaient franchement? Le rôle de la fable n’était-il pas de critiquer un régime par le biais d’une histoire? Toute la didactique est là : dire quelque chose sans vraiment le dire. Parce que si nous devions tous nous montrer le fond de nos pensées, nous nous entretuerions.

Mais s’il n’y a plus qu’un silence gênant dans la salle, qui profitera du spectacle? Si nous ne pouvons plus jouer avec ce qui nous choque, comment nous choquer? Comment inciter le débat et la pensée critique si déjà il n’y a plus d’adversaires à qui prouver le contraire? Comment éduquer quelqu’un qui n’a jamais osé se prononcer par peur d’être stigmatisé? D’où le paradoxe opposant la libre expression et les limites morales.

Je vois déjà les détracteurs se prononcer : comment puis-je hésiter sur une question si simple? Pourquoi nuancer une telle évidence? Là est le guet-apens. Les limites entre le respect et la liberté de s’exprimer sont très ambiguës. Charlie Hebdo parodiait l’Islam au nom de ses droits. Or un milliard de personnes pratiquent cette religion. Comment ne choquer personne? Le résultat, nous l’avons vu. Et maintenant, 1/7 des habitants de la terre passent pour des aliénés parce qu’un petit groupe de radicaux a fait sauté la boite des « blasphémateurs ». Des blasphémateurs qui criaient « liberté! » tout en considérant impensable un autre mode d’être que l’occidental, mais encore…

Filtrer les discours, estimer ce qui semble « du bon côté de la balance », c’est inhiber nos frissons humains. La liberté d’expression n’a jamais prétendu aux bouquets de roses; certes, s’exprimer s’avère parfois violent mais c’est la bête en nous qui crie à l’aide. Ne pas écouter cela, c’est bâtir notre culture sur un mirage. Et nous savons très bien à quoi mène le silence.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.