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Promotion de l’entrepreneuriat : à la recherche de la limite

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L’incubateur de start-ups de Concordia. Est-il ouvert 24 heures? © District 3

La promotion grandissante de l’entrepreneuriat par les universités alimente l’idée d’une limite toujours plus floue entre l’univers des études et le monde professionnel. Jusqu’où aller pour que l’université conserve intact son rôle de transmetteur de savoirs?

« Il faut préparer les étudiants au monde du travail. » C’est sur la base de cette soi-disant évidence, rarement débattue, que s’articule aujourd’hui la relation entre les entreprises et les universités. Ainsi, ces dernières se sont attachées à bâtir des ponts de plus en plus solides vers le monde des affaires. En ce moment, Polytechnique tente de soutenir les initiatives entrepreneuriales : il faut être dans la tendance. Du côté du Conseil d’administration de l’École, on compte trois membres uniquement présents en leur qualité d’administrateur de sociétés ou de chef d’entreprise (mais seulement un étudiant; faut pas rêver). À l’atrium du Lassonde, pour les événements du type « Journée Carrières », les compagnies s’affichent sans complexe derrière leurs imposants supports promotionnels. Elles sont bien représentées aux vins et fromages, où elles envoient leurs recruteurs à la conquête d’étudiants en mal de stages.

Et c’est bien le but, non? Ce n’est pas si mal? Non, en effet. Oui, des personnalités issues de l’industrie peuvent apporter un éclairage pertinent à la direction d’un établissement tel que Polytechnique. Oui, la présence de compagnies au sein même de notre École et de nos événements offre des opportunités professionnelles intéressantes pour les étudiants, pour un effort minimal. Néanmoins, tout concept poussé trop loin a ses effets pervers. On pourrait s’inquiéter d’un biais du Conseil d’administration en faveur d’intérêts privés, à la base totalement étrangers à la mission éducative d’une université. On pourrait se demander si les bannières publicitaires colorées ne sont pas un paravent utile pour les pratiques parfois douteuses sur le plan éthique des grandes multinationales (dans le jargon on appelle ça de la « communication »).

Le problème, c’est qu’à force, on pourrait finir par se demander si la noblesse académique, cette glorification de la transmission désintéressée du savoir qui est censée caractériser le monde universitaire, ne commencerait pas à se trouver légèrement polluée par un monde professionnel où règnent d’autres valeurs, telles que le profit, la compétition, la performance; ces valeurs-là n’étant pas nécessairement mauvaises, entendons-nous (quoique peut-être un peu moins nobles). Et si, alors, on laissait les étudiants apprendre en paix? Et si on cessait d’essayer de faire d’eux de bons petits soldats de la productivité, « prêts au monde du travail », comme pour leur dire de ne surtout pas chercher à reconstruire ce monde professionnel à leur image, alors même qu’ils en seront les principaux acteurs dans 10 ans? Et si, au final, les universités reprenaient le dessus en demandant aux entreprises d’être, elles, les responsables de cette fameuse intégration au monde du travail? Sûrement, cela changerait la donne.

C’est là que nous en venons enfin au sujet de l’entrepreneuriat, phénomène ambigu s’il en est. Il est évidemment bienvenu qu’il soit proposé aux étudiants une autre vision du monde du travail, au cœur de laquelle il y a cette idée : « cette fois, c’est vous qui faites ». Le mouvement entrepreneurial est probablement une opportunité en or pour les futurs professionnels de construire le travail comme ils l’imaginent réellement, pas comme on a voulu qu’ils se le représentent. Mais alors, jusqu’où les universités peuvent-elles aller dans la promotion de ce modèle? Pas assez, ce serait rendre l’entrepreneuriat invisible, et être passablement démodé; trop, ce serait en arriver au stade ultime de la perte de l’identité universitaire : la constitution d’une armée de non-étudiants, plus dévoués à la bonne santé de leur affaire qu’à l’acquisition de savoirs. Le curseur est difficile à placer, mais l’enjeu est immense : rien de moins que la question même de la place de l’université, et de la relation entre l’école et le travail. La question de l’entrepreneuriat n’a donc pas fini de nous faire réfléchir.

Mots-clés : Entrepreneuriat (16)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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