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Ode à la solitude

Monophobie : peur irrationnelle et morbide de la solitude; la personne en étant atteinte ne peut supporter de rester seule. Avec la popularité grandissante et malsaine des réseaux sociaux, il est maintenant devenu interdit de s’adonner à des activités seul, sous peine de subir le regard accusateur et rempli d’incompréhension de ses pairs. À part ton épicerie, et encore là…

Bon, on s’entend, j’hyperbole, j’amalgame, mais pas tant que ça. C’est quand la dernière fois que tu es allé au resto, seul? Quand est-ce la dernière fois que t’es parti en raquettes, au cinéma, magasiner, seul? Longtemps?

Tu me diras que c’est bien mieux d’être accompagné, que l’être humain est un animal social, qu’on est faits pour communiquer et partager, et tu auras raison. Mais je te reposerai la question différemment : c’est quand la dernière fois que tu t’es empêché d’aller au resto, en raquettes, au cinéma, magasiner, parce que tu étais seul? Pas si longtemps?

Je suis mal placé pour parler; j’habite seul en appart, j’aime écrire, lire, jouer et écouter de la musique. Bref, toutes des affaires qui se font très bien, seul. Mais ce que j’ai l’impression, c’est qu’on a tendance à s’empêcher de sortir, seul. Sous peine que ce soit plate, de se faire voir tout seul, d’apparaître tout esseulé sur ses photos Instagram. Peu importe ce que c’est, quelque chose semble créer un profond inconfort chez les gens quand je leur dis que je suis allé prendre une belle marche sur le Mont-Royal, seul.

« Ben là, j’étais toujours ben pas pour y aller tout seul! »

Pourquoi pas? Qu’y a-t-il de si effrayant à apprécier un peu de temps avec soi-même? Et quand, par miracle, le millénial anxieux finit par affronter sa monophobie, c’est pour mieux partager son heure de solitude sur son réseau social préféré… La vérité, c’est que ton dessert n’est pas plus sucré avec un filtre et des hashtags; ton entrainement n’est pas plus productif parce que tes followers sont au courant. Écoute, je suis sur Instagram, je partage des trucs de mon quotidien aussi. L’approbation des autres, c’est nécessaire, c’est entre autre grâce à ça qu’on crée nos balises en société, qu’on apprend à interagir, mais il ne faut pas non plus que ça devienne une obsession. Sache que ton gâteau au chocolat n’intéresse probablement pas autant de monde que tu le crois, donc n’oublie pas de l’apprécier, seul.

En gros, va au show de ton groupe préféré, même si tu n’as personne avec qui y aller. Reste assis avec ta bière, ou danse comme si ta vie en dépendait, ça, c’est toi qui vois.

Mais bref, ça va faire la morale…

Observer le monde

Sortir seul, c’est voir le monde un peu différemment. Parce que oui, c’est correct de se parler à soi-même, tout seul dans son appart, mais la même chose en public a le potentiel d’attirer des regards interrogateurs, fouillez-moi pourquoi. Donc quand tu sors seul, tu es généralement plutôt silencieux, ce qui te donne l’occasion en or d’observer, d’écouter tes alentours. Personne pour te sortir du moment présent, les odeurs, les sons, la neige dans ta face, tu n’as que toi avec qui les vivre. Les petits détails, l’effervescence de la rue, la routine de tout le monde qui t’entoure silencieusement devient soudainement moins banale.

C’est ma grand-mère qui m’a fait réaliser ça l’autre jour, tout va tellement vite qu’on ne s’émerveille plus de ce qu’on voit tous les jours. Être seul, c’est aussi l’occasion de s’arrêter plus que quinze secondes pour apprécier la murale qu’on croise tous les jours en se rendant à l’école. L’occasion de s’arrêter deux minutes pour regarder la neige tomber entre deux lampadaires. Ma grand-mère, c’est une pro de l’émerveillement, vous n’en reviendriez pas.

D’un autre côté, il n’y a pas que des avantages à la solitude! Vous connaissez probablement ce moment désagréable, dans le métro, en pleine heure de pointe : des dizaines de gens, écouteurs aux oreilles, journal à la main ou regard braqué sur leur propre reflet dans la vitre du wagon, collés les uns sur les autres, entourés comme jamais, mais seuls, avec eux-mêmes. Quel concept désagréable que d’être seul en gang. Les désavantages de chaque option, sans les avantages.

Mais bref, ça va faire la poésie…

« All by myself »

L’autre avantage d’être seul, c’est de faire précisément et sans vergogne ce qui te tente. Aucune contrainte. À moins d’avoir une personnalité particulièrement imprévisible, personne ne viendra castrer tes envies si personne n’est là! Peut-on évoquer le petit bonheur de ne pas porter de pantalon? Celui de boire à même la pinte de lait? Celui de laisser la porte ouverte en allant aux toilettes? Encore là, trois choses qui vont vous attirer des regards interrogateurs dans un contexte moins privé.

Loin de moi l’idée de rendre les gens encore plus seuls qu’ils ne le sont à notre époque. Si notre monde a besoin de quelque chose, c’est de s’asseoir autour d’un bon café et d’apprendre à se connaître, ou d’un câlin, tout simplement, ça éviterait bien des malentendus, bien des drames. Et malgré ce que les dernières lignes peuvent laisser paraître, je ne suis pas plus ermite qu’un autre. L’idée, c’est d’apprécier les moments de solitude autant que ceux qu’on passe en bonne compagnie, pas pour les mêmes raisons, mais pour ce qu’ils nous apportent, eux aussi.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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