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Fausses nouvelles : et maintenant?

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Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, a défendu le recours à des « faits alternatifs ». © Justin Sullivan/Getty Images

Les fausses nouvelles et les obscurs réseaux qui les engendrent ont pu prendre une importance démesurée dans l’actualité dernièrement. Pour autant, au lieu d’attendre que les géants d’Internet s’attaquent au problème, nous aurions plutôt intérêt à concentrer nos efforts sur la question éducative.

On y est : Donald Trump est le nouveau président des États-Unis. S’il y a un thème récurrent qui a gravité autour de son élection, c’est bien le rôle joué par les fausses nouvelles allègrement répandues au cours de la campagne. Vous avez, par exemple, peut-être entendu parler du fameux « Pizzagate », cette théorie du complot qui affirme l’existence d’un réseau pédophile lié au Parti démocrate et basé dans le sous-sol d’une pizzeria à Washington, D.C. Encore tout récemment, l’équipe du nouveau président américain a revendiqué le recours à des « faits alternatifs » dans sa communication officielle.

Les exemples de fausses nouvelles sont légion et tout cela a largement été disséqué jusqu’ici par de très nombreux médias sérieux. Mais alors que la résistance s’organise pour contrer ces efforts de désinformation, un danger tout aussi grand nous guette : celui d’apporter les mauvaises réponses à ce problème qu’on n’avait pas tellement vu venir.

Quel rôle pour les géants d’Internet?

Naturellement, les regards se sont tournés vers les coupables idéaux : les mastodontes du numérique tels que Facebook et Google. Il a, en effet, été estimé que ces deux acteurs étaient les principaux relais de fausses nouvelles. C’est vrai, du point de vue technique : les fausses nouvelles n’existent que par l’incroyable facilité avec laquelle elles se propagent. Les deux géants n’ont pas tardé à annoncer que des mesures seraient prises pour endiguer le flux de fausses nouvelles. Mais n’est-ce pas beaucoup trop leur demander? Il faut, en effet, s’interroger sur la légitimité de ces compagnies pour fournir une réponse à la question suivante : « cet article est-il honnête? ». Dans les deux cas, que ce soit pour vous présenter des informations dans votre flux d’actualités Facebook, ou pour vous donner des liens en rapport avec votre requête Google, de grandes quantités d’informations sont brassées automatiquement à l’aide d’algorithmes dont on ne sait pas grand-chose.

Comment un programme informatique peut-il juger de la validité d’une nouvelle? Le concept de véracité de l’information est lié à des critères définis par la subjectivité humaine et peu automatisables. Il est évidemment possible de bloquer les sites connus pour produire régulièrement de fausses nouvelles, mais le problème est ici en réalité plutôt l’existence d’une myriade de sources de désinformation que de quelques sites malhonnêtes qu’il serait facile de repérer. Donc, même à grand renfort d’intelligence artificielle, le doute est au minimum permis quant à la possibilité pour les géants d’Internet de freiner la propagation des fausses nouvelles. Rappelons que Google Actualités n’a jamais eu aucun problème à renvoyer des liens vers le site d’extrême droite américain Breitbart News, proche de Donald Trump, ni vers les plateformes de désinformation russes RT (auparavant connu sous le nom complet Russia Today) et Sputnik, tous deux ouvertement créés dans le but d’influencer l’opinion occidentale en faveur du Kremlin. Avec une telle conception de l’« actualité », il ne fait aucun doute que le traitement des fausses nouvelles par Google s’annonce particulièrement savoureux.

Mais le risque est plus grand encore : ne voyez-vous rien d’inquiétant à laisser des multinationales du numérique définir rien de moins que des métriques quantifiant le taux de véracité d’une information? Si l’on peut faire confiance à des journalistes professionnels, indépendants et honnêtes pour évaluer la véracité d’un article (en particulier, ceux spécialisés en vérification de faits), il est clair que Facebook, Google et autres n’auront en revanche aucun scrupule à orienter la notion de vérité pour servir leurs intérêts, qui sont essentiellement d’ordre financier, le tout de manière évidemment opaque pour l’utilisateur final. Ainsi, on peut, par exemple, imaginer que Google se serve du prétexte de la lutte contre les fausses nouvelles pour dissimuler un article totalement valable qui serait peu enthousiaste sur l’autonomie de son dernier téléphone, ou qui émettrait des critiques poussées sur sa politique de confidentialité. En somme, charger les géants d’Internet de la lutte contre les fausses nouvelles, c’est un peu leur donner un outil de censure en or massif, avec tous les désagréments possibles pour nous, utilisateurs.

Faire marcher notre cerveau

La dernière chose dont nous avons besoin est une raison de plus pour accentuer notre soumission intellectuelle à Google, Facebook et leurs amis. Nous leur confions déjà (en tout cas, pour la plupart d’entre nous) les noms de nos amis, le contenu de nos courriels, nos discussions privées, parfois notre localisation à tout instant… et maintenant, il faudrait leur sous-traiter la zone de notre cerveau chargée d’évaluer la véracité d’une information? Soyons responsables et reconnaissons que cette partie de notre jugement est trop sensible pour être confiée à des acteurs illégitimes aux intérêts obscurs.

Selon une étude de l’Université Stanford (en Californie) dévoilée en novembre dernier, une majorité d’élèves américains sont incapables de distinguer un véritable article de nouvelles d’un contenu malhonnête. En particulier, 82 % d’entre eux ne parviennent pas à voir la différence entre un article d’une source journalistique fiable et une publicité déguisée en article. Cet état de fait devrait nous alarmer, et en même temps, nous donner espoir : voilà une raison expliquant bien la très rapide propagation des fausses nouvelles. Une marge de manœuvre existe donc pour améliorer la capacité du plus grand nombre à ériger les barrages intellectuels nécessaires. Si le rôle de l’école est de former des citoyens adultes et responsables, elle doit à tout prix inclure une éducation à l’information. En soi, l’essentiel est d’apprendre aux plus jeunes à adopter par défaut une démarche critique par rapport à l’information. À terme, toute personne devrait se questionner sur l’origine d’un contenu prétendument informatif, sur sa vérifiabilité, sur les intérêts de son auteur.

Éduquons-nous donc et ne nous départons pas de notre si crucial esprit critique, de notre capacité à douter. Il y a fort à parier que les générations futures nous en remercieront.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.