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Le buisson suggestif de Notre-Dame de Paris

Le Polyscope s’est inflitré dans les coulisses de la plus grande polycomédie musicale depuis la précédente. Reportage.

Tout a commencé il y a fort fort longtemps dans un royaume fort fort lointain, par une sombre nuit d’été; c’est-à-dire il y a deux mois au show de la rentrée de Poly. C’était sur le parking — c’est loin — et à la fin de la soirée, le jour est tombé, ça compte. Bref, entre deux bières et un hot-dog douteux, mon attention a soudain été attirée par une poignée d’individus étrangement vêtus se dirigeant en file indienne vers le backstage… J’eus raison d’être intriguée, car quelques secondes plus tard, je fus irrémédiablement touchée par l’illumination mystique : une voix divine (qui a aussi la grâce d’être une divine voix) fendait le brouhaha de la foule pour mieux y faire résonner ses prédications : le temps des cathédrales était venu. Puis tout s’est très vite enchaîné, un morceau puis encore un autre, sous les acclamations d’un public en transe qui chantait à tue-tête les cultissimes chansons de la comédie musicale, parce qu’après tout nous avons tous eu la même enfance.

À la fin de leur performance, les chanteurs ont timidement annoncé qu’ils étaient toujours à la recherche de figurants pour chanter et danser avec eux lors de la représentation mi-novembre, parce qu’après tout, si Esméralda est jouée par la même personne que celle qui incarne Quasimodo, c’est un peu plate. Surtout si elle a de la barbe. De même, ils ont aussi annoncé, un peu moins timidement cette fois, qu’ils recherchaient aussi un public pour mi-novembre, parce que l’ingé son a paraît-il refusé d’avance de passer de fake applaudissements dans la salle.

Bref, forte de ma grande et riche expérience théâtrale, je suis allée, confiante, frapper à la porte de Poly-Théâtre, pensant avoir toutes les qualités nécessaires pour jouer à la perfection un rôle de figurant mineur, tel un petit buisson sur scène, ou un arbre défraîchi si je m’entraîne beaucoup.

J’ai été accueillie à bras ouverts par la troupe, et me suis retrouvée un mardi soir projetée au milieu de gens bizarres qui vocalisaient des « uiuiuiuiuiui » tout en « respirant par le ventre » et gesticulant des bras. C’était un joyeux bordel et j’étais complètement perdue. On en est ensuite venus aux chansons de la comédie musicale, et c’est là que j’ai réalisé que l’œuvre ne se limitait pas aux tounes phares que l’on connait tous, mais qu’il y aussi d’autres très beaux morceaux qui la composent. J’ai ensuite assisté à une tentative d’enchaînement de scènes, plus ou moins placées, où les acteurs courraient à droite à gauche, s’interrompaient et reprenaient, dans l’ordre et dans le désordre à la fois, de quoi me laisser plutôt perplexe. Une fois sortie de là vers 22 h, je ne savais pas trop ce que je venais de vivre, mais je savais que ça m’avait plu, et je décidai de recommencer la semaine suivante.

Et petit à petit, les choses se sont mises en place. Les gesticulations se sont transformées en chorégraphies. Les vocalises en chant, et l’histoire de Notre-Dame de Paris a commencé à prendre vie entre les tables des salles de cours de Poly que l’on avait poussées pour se créer une scène. Répétition après répétition, je devenais familière avec toute la troupe, et alors que j’étais arrivée en m’imaginant déjà essayer de jouer Esméralda, je me surpris à penser que ceux que j’avais pris pour de joyeux excentriques formaient en réalité un ensemble tout à fait cohérent. Je ne voulais plus jouer Esméralda ou n’importe quel autre rôle-titre, parce que ceux qui y étaient le faisaient déjà trop bien. Je ne m’imaginais même pas intervertir deux personnages, tout le monde était parfaitement à sa place. Chacun avait le rôle qui lui allait, ou plutôt chaque rôle avait l’acteur qu’il lui fallait. Et alors j’ai commencé à y croire.

Le show que vous verrez sur scène, c’est un peu le Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon mais en mieux : on a gardé les chansons et le talent, mais on a ajouté des personnages, et mêmes certaines compositions originales. On a la chance d’être merveilleusement bien encadrés par une metteuse en scène qui a décidé de rapprocher la comédie musicale de l’œuvre éponyme de Victor Hugo, les puristes pourront ainsi retrouver par exemple le personnage de la Recluse, incarné par une étudiante dont apparemment être une vieille pie est la seconde nature. On a aussi pu travailler chaque semaine avec une chorégraphe qui a créé de toutes pièces pour nous — et pour vous — les chorégraphies que vous aurez la chance de voir sur scène; et enfin la plus gentille des professeurs de chant a ardemment combattu nos hérésies vocales et également composé une des chansons du show. Ces trois Super Nanas ainsi que toute l’équipe de production qu’il y a derrière ont su faire preuve d’une infinie patience quasi-angélique face à la troupe plutôt dissipée mais débordante d’énergie que nous formons, et travailler d’arrache-pied pour non seulement réussir à faire quelque chose de nous, mais en faire quelque chose de bien.

Et en ce point, aucun membre de l’équipe n’a compté ses heures. Faire partie du show, c’est répéter minimum huit heures par semaine, c’est sortir à presque à minuit de Poly, c’est se faire gentiment virer de la salle par les femmes de ménage qui doivent faire leur travail, c’est se retrouver le dimanche toute la journée pour répéter encore. Faire partie du show, c’est chanter à tue-tête dans les couloirs de Poly pour apprendre les paroles, c’est parler à son paquet de céréale au petit-déjeuner pour réviser son texte, c’est esquisser des pas de danse dans le métro sous le regard oblique des passagers pour ne pas oublier la choré. C’est aussi avoir son lecteur MP3 invariablement bloqué sur les mêmes chansons et les avoir en tête à longueur de semaine, c’est croiser quelqu’un de la troupe, lui dire « Le sang et le vin ont la même couleur » et qu’il te réponde « à la cour des miracles, à la cour des miracles ».

Faire partie du show, c’est répéter à côté d’une salle d’examen et devoir continuer de chanter en chuchotant (croyez-nous, on est encore désolés), c’est errer de salle en salle pour en trouver une loin des intras mais avec assez de place pour y danser, car le Lassonde n’a pas été conçu pour des ingénieurs qui veulent exprimer leurs talents artistiques. Faire partie du show, c’est voir des filles en corset de dentelle noire et porte-jarretelles courir sur la pointe des pieds dans les couloirs de Poly une fois la nuit tombée. Faire partie du show, c’est se faire injustement voler ses chaussures alors qu’on répétait justement en corset dans le couloir. Faire partie du show, c’est découvrir que celle qui fait Esméralda avait en réalité auditionné pour un des rôles titre masculins. Mais c’est aussi sortir tous ensemble au bar le soir et improviser un concours de lap dance. Bref, faire partie du show, c’est oublier son temps libre.

Et alors que la date fatidique de la représentation se rapproche de plus en plus, ne doutez pas que toute la troupe redouble d’efforts, multiplie les enchaînements et apprivoise les répétitions générales. Nous serons bel et bien prêts pour les 17, 18 et 19 novembre, et je ne peux que vous inviter à venir nous voir, à 20 h au Centre d’essai de l’Université de Montréal, pour 15 $ la place. Vous découvrirez le poète Gringoire plus enchanteur que jamais, celui qui a d’ailleurs lancé l’idée de toute cette aventure, une Esméralda à la voix tout aussi envoûtante que celle de fleur de Lys est cristalline, un Clopin un peu moins noir mais particulièrement espiègle, un Frollo qui prend son rôle très à cœur, surtout quand il s’agit d’amour, et un Phoebus déchiré, déchiré, déchiré — il ne cessera de vous le répéter, décidément le tombeur de ses dames de cette pièce, sûrement grâce à sa petite mèche de cheveux parfaitement coiffée sur le côté de sa tête. Vous pourrez aussi admirer notre Quasimodo québécois qui est bien plus beau que Garou, et tout un tas d’autres personnages, je ne veux pas vous gâcher la surprise, dont de très beaux buissons — pardon, figurants — suggestifs.

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