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Action, réaction, surréaction

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    Safia Nolin au Gala de l’ADISQ. © Paméla Lajeunesse

    Ou comment les médias de masse, en voulant dénoncer des propos qui leur semblent intolérables, se font prendre au piège du commentaire de commentaire vide d’intérêt, et donnent incidemment un coup de projecteur indésirable à des personnes qui n’en valent pas la peine.

    Ce doit être un signe de l’époque : non contents d’avoir créé des réseaux sociaux permettant à tout un chacun de donner son avis plus ou moins éclairé sur des faits d’actualité, nous pouvons maintenant nous délecter des réactions des grands médias d’information à ces commentaires. Des méta-commentaires, si vous voulez.

    Ainsi, après le dernier Gala de l’ADISQ où l’apparence de la chanteuse Safia Nolin avait déclenché des réactions douteuses, le chroniqueur Mario Girard de La Presse s’est consciencieusement attelé à s’indigner sur ces personnes qui, « confortablement installés devant leur télé, déversent leur fiel sur Twitter ». Dans la même veine, une rédaction locale de la chaîne de télévision publique française France 3 a récemment publié un article intitulé « Certains de vos commentaires sur Facebook sur l’arrivée des migrants dans la région sont insupportables ».

    Vacuité de toute part

    Commençons par souligner que les commentaires qui agacent les chroniqueurs et journalistes en question étaient en effet au mieux de mauvais goût, au pire franchement misogynes ou racistes. Là n’est pas la question. Le problème est le suivant : pourquoi ces médias s’acharnent-ils autant pour dénoncer des propos tenus sur des réseaux sociaux par des individus lambda? N’y a-t-il pas une certaine vacuité journalistique à fonder une analyse complète sur quelques commentaires pondus en une dizaine de secondes sur des sites tels que Twitter et Facebook?

    Une phrase de l’article de Mario Girard trahit la confusion récurrente à l’origine de tels articles : « [dans ce cadre,] les réseaux sociaux, Twitter particulièrement, deviennent des baromètres à la fois utiles et désespérants ». En quoi un réseau social constitue-t-il un baromètre de quoi que ce soit? Il semblerait plutôt que ces sites agissent comme un miroir extrêmement déformant de notre société, où les propos extrémistes sont surreprésentés, créant un cercle vicieux autour duquel pullulent les trolls de toutes sortes, et limitant de fait considérablement l’expression de propos nuancés, modérés, porteurs d’une véritable valeur intellectuelle. Sans analyse approfondie, il est donc pour le moins risqué d’inférer des réseaux sociaux une tendance d’opinion dans l’ensemble de la société.

    L’anonymat attaqué

    Plus inquiétant encore, cette tentation de l’analyse sociologique facile (et fausse) à partir de Twitter et Facebook peut servir de support insidieux à la diffusion d’idées discutables. Mario Girard s’est ainsi attaqué à, selon ses mots, « un imbécile sans courage, protégé par un surnom ». Le chroniqueur choisit ici de piétiner sans gêne la liberté d’anonymat (au sens de dissimulation du nom) habituellement en vigueur sur internet. Pourquoi pas, après tout; s’y opposer est son droit le plus strict. En revanche, quelques recherches de sa part auraient permis de mettre en lumière l’efficacité toute relative de l’interdiction des pseudonymes. En 2007, cette expérience a été menée en Corée du Sud sur un certain nombre de sites web et a permis de faire diminuer le nombre de commentaires malveillants… de 0,9 % en un an. Pas spécialement convaincant.

    Mais le plus désagréable dans ce type d’argumentation, c’est la rhétorique vaguement agressive : on n’est pas si loin d’un « heureusement que je ne connaissais pas son nom à cet imbécile, sinon… ». Sinon quoi? À une réponse intelligente et construite qui aurait créé un contraste appréciable avec des propos navrants, le chroniqueur préfère une injonction à la transparence plutôt déplacée, doublée d’une nouvelle insulte, histoire de perpétuer le cycle de la violence. Ah, décidément, ces barbares qui déversent leur fiel! Rassurons-nous, de tels problèmes ne risqueraient pas de se produire sur Facebook, qui fait tout son possible pour bloquer l’usage de pseudonymes. En effet, selon Mark Zuckerberg, fondateur et dirigeant du réseau social, « avoir deux identités de soi-même est l’illustration d’un manque d’intégrité » (propos rapportés par le livre The Facebook Effect). Il est toujours savoureux d’écouter les leçons d’intégrité d’un homme qui brasse des milliards de dollars en vendant les données personnelles de ses utilisateurs à des multinationales.

    L’effet inverse

    Par dessus tout, cette idée de vouloir répondre aux utilisateurs des réseaux sociaux paraît contre-productive. Répliquer, c’est accorder de l’importance. On peut craindre que les articles de La Presse et de France 3 servent en réalité de porte-voix en or pour ces personnes qui croient pertinent d’insulter une chanteuse en raison de sa tenue vestimentaire, ou qui trouvent que les réfugiés qui arrivent chez eux sont probablement tous des violeurs en puissance.

    Ce dernier article en particulier, qui se lamente des réactions très violentes observées sur Facebook concernant l’accueil de réfugiés, va loin dans cette logique, en montrant des captures d’écran avec les noms et les photos des commentateurs indélicats; une pratique discutable en soi. Le problème est que son auteur, Fabrice Valéry, assume totalement le côté pervers de son initiative : « Nous savons que la publication de cet article va déclencher de nouveaux commentaires haineux ». Quel intérêt, donc? « Ne rien dire c’était se rendre complices », conclut-il. Ne rien dire, plutôt, aurait été une manière de prendre de la hauteur et de reconnaître humblement que l’on ne peut pas grand-chose à ce qui se dit sur les réseaux sociaux. C’est d’autant plus regrettable que le propos de fond de la rédaction sur l’accueil des réfugiés était fort pertinent et empreint d’humanisme. Il n’est pas ici question de nier le professionnalisme de ces journalistes.

    Le tort des auteurs de ces articles, au final, c’est peut-être d’avoir cru qu’un ensemble de réactions sur les réseaux sociaux avait la même valeur qu’une discussion de vive voix. En matière de simultanéité, de nombre de participants, de durée, d’anonymat, on se rend vite compte que ce n’est pas le cas. Reprendre une personne de mauvaise foi dans un débat « dans la vraie vie » est faisable. Corriger un troll qui sévit sur Twitter réclame déjà un bien plus grand effort. Alors, des centaines de trolls à la fois, imaginez-vous…


    Les articles en question




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
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