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Entrevue spéciale : Laure Waridel

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© Isabelle Clément, photographe - Wikimedia Commons

Sociologue et militante pour le respect de l’environnement, Laure Waridel, est connu au Québec pour son implication sociale. Elle fait maintenant partie de l’École Polytechnique comme Directrice du CIRODD. Le Polyscope l’a rencontrée pour parler du rôle des ingénieurs et ingénieures par rapport à l'environnement.

P : Est-ce que les ingénieurs ont un rôle particulier au niveau de la protection de l’environnement?

LW : Je crois qu’ils ont un rôle central à jouer. Ils interviennent tout au long de la chaîne économique, et les problèmes, qui sont au cœur de la crise environnementale, sont le long de cette chaîne économique. Que ce soit un ingénieur chimique, mécanique ou aérospatial, il y a de la recherche et de l’application à faire sur les problèmes environnementaux. Les ingénieurs sont impliqués dans l’opérationnalisation et au niveau des défis environnementaux. C’est à cet endroit qu’on passe du principe à l’action. Ils ont donc un rôle très important à jouer.

P : Pour un citoyen moyen, quelles sont les actions principales à faire?

LW : La première chose qu’on doit impérativement faire comme citoyen, c’est de réaliser qu’on a un impact plus grand qu’on est porté à croire. Notre société qui fait beaucoup la promotion du cynisme… C’est vrai que face aux problèmes qui sont immenses quand on regarde les études par rapport aux changements climatiques (ex. perte de biodiversité, pollution à tous les niveaux, l’impact sur la santé et même sur les inégalités), on a l’impression que c’est immense et qu’on n’a pas d’emprise dessus. Pourtant, quand on se met à bien analyser les problèmes, on réalise qu’on fait tous partie des problèmes, comme on peut tous faire partie des solutions. Il faut qu’on réalise qu’il n’y a pas de petits gestes. On peut transformer les choses à notre portée par nos choix individuels et par nos choix collectifs. De manière générale, c’est en misant sur la collaboration et la coopération qu’on crée une synergie, qu’on se donne la force de faire de gros changements de fond. On a vraiment besoin de changement de fond en ce moment. Mais ces gros changements-là ne se feront pas s’il n’y a pas de petits changements qui se préparent afin de proposer des alternatives.

P : Pour les ingénieurs qui travaillent dans l’industrie, quelle est la responsabilité qu’ils peuvent prendre?

LW : Les ingénieurs qui ne sont pas dans des champs environnementaux, quel que soit leur domaine, font des choix professionnels qui ont un impact sur l’environnement. Un des enjeux vis-à-vis les changements climatiques, de manière générale, c’est la question de la surconsommation et du gaspillage. L’ingénieur, quel que soit son domaine d’expertise, peut agir à ce niveau-là par des choix qu’il fait et les solutions qu’il propose. On peut, par exemple, s’efforcer de penser à long et moyen terme dans des politiques d’efficacité énergétique. Il faut oser regarder quelques années en avance. Il y a aussi l’ingénieur comme citoyen qui peut s’impliquer par ses choix de consommation, par ses choix politiques et d’implication dans des organisations. Pour opérationnaliser le développement durable, pour en venir aux meilleures solutions, on a intérêt à travailler ensemble entre différentes disciplines. Si l’ingénieur peut être impliqué au moment du design, en aménagement par exemple, on peut en venir à développer de meilleures solutions ensemble. Il y a un gros morceau à court terme, il faut revoir l’organisation de la ville pour diminuer l’utilisation de la voiture, faciliter le transport en commun et le transport actif, et créer des espaces verts. Il y a des bénéfices pour la ville, pour la planète et la santé humaine.

P : Trouvez-vous que la formation de Polytechnique est adéquate pour jouer ce rôle-là?

LW : Je n’ai pas regardé le curriculum des différents programmes. Ce que je vois à Poly, c’est le nombre de profs impliqués. C’est à Polytechnique qu’est né le CIRAIG, qui a une grande importance internationale en terme d’ACV (approche cycle de vie). On a la chaire sur les matières résiduelles avec M. Legros, l’institut EDDEC avec l’Université de Montréal, HEC et Poly. Il y a aussi tout un travail qui est fait dans le programme de développement durable pour mettre en commun des connaissances entre HEC, Poly et l’Université de Montréal. Il faut surtout voir l’environnement comme un enjeu qui est transversal à toutes les disciplines; il ne faut pas mettre l’environnement dans une petite boîte et de s’y référer une fois de temps en temps. Toute l’activité humaine est basée sur l’environnement. Il faut réaliser que c’est dans notre intérêt à tous.

P : Vous êtes connue pour les enjeux éthiques, quelle peut être l’implication des ingénieurs dans ce domaine?

LW : La question de l’éthique, c’est pour toutes les professions. Il faut décider si on cherche à faire le plus de profits possible ou si on cherche des bénéfices environnementaux et sociaux à moyen ou à long terme. L’enjeu, c’est que la plupart du temps, on ne voit pas les problèmes arriver tout de suite. Pour moi, ça va de soi que comme être humain, il faut orienter nos décisions en fonction des intérêts de l’ensemble de la collectivité. On a un devoir éthique d’intégrer l’idée de justice sociale, qui est un pas de plus dans la bonne direction. Je pense qu’on est tous liés les uns aux autres. Dans les sociétés où il y a beaucoup d’inégalités, même les riches en souffrent parce qu’il y a une augmentation des insécurités, des maladies et des troubles sociaux qui font que les lieux sont moins agréables à vivre. En reconnaissant qu’on est tous reliés, ça nous met dans une optique qui oriente nos décisions vers le bien commun et non pas vers les intérêts à court terme. De plus, plusieurs études ont démontré qu’il y a un lien entre l’engagement et le bonheur. Les gens qui décident d’agir vis-à-vis des problèmes sociaux vont généralement être plus heureux que ceux qui décident qu’ils n’ont pas de pouvoir là-dessus et qui sont dans le négatif et le chialage. On a donc un intérêt à travailler ensemble pour faire plus partie des solutions que des problèmes.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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