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Quand les médias traditionnels creusent leur propre tombe

Le 13 février dernier se tenait à McGill la conférence hivernale de la Presse étudiante francophone, qui avait pour thème « Les mutations du journalisme ». Les différents conférenciers présents ont abordé plusieurs sujets touchant les défis de la presse écrite à l’heure du numérique et des médias sociaux. Les discussions qui ont suivi les présentations m’ont inspiré quelques réflexions…

Fabien Deglise, journaliste et chroniqueur au Devoir, a notamment offert un plaidoyer sur la pertinence des médias traditionnels, rappelant, en cette ère d’information spectacle et d’instantanéité, l’importance de l’éthique journalistique. Selon lui, les médias traditionnels ont toujours leur place, car ils peuvent produire de l’information de qualité aussi objective que possible, basée sur des sources solides. Il nous a donné des exemples intéressants, particulièrement par rapport à la grève de 2012, quand de grands médias ont pu, grâce au journalisme d’enquête, démentir des rumeurs qui enflammaient le Web (certains se rappelleront du « manifestant mort, caché par la police » ou encore de « l’armée s’apprêtant à intervenir pendant une manifestation »).

Il est vrai que, considérant la multiplication des sources douteuses dans Internet, il est rassurant de pouvoir se rabattre sur un média fiable. Les médias traditionnels nous permettent souvent de vérifier la pertinence de l’information contenue dans l’article choc d’un obscur site Web conspirationniste-anti-gluten partagé par la moitié de vos camarades de 5e secondaire (certes, c’est un peu spécifique, mais vous voyez l’idée).

Pourtant, plusieurs personnes, notamment des militants étudiants, se détournent de ce qu’ils appellent « les médias de masse », critiquant d’un côté la prolifération d’une information biaisée, teintée par le discours social dominant, et de l’autre la multiplication des textes d’opinion nauséabonds. Ils préfèrent se tourner vers des « médias alternatifs », souvent résolument orientés à gauche.

Ont-ils raison de rejeter ainsi les médias traditionnels? Dans une certaine mesure, oui. Je ne crois pas qu’il faille condamner en bloc tous les grands médias généralistes. Après tout, dans bien des domaines, ils sont encore les seuls à nous offrir une information vérifiée et de qualité. Certaines critiques sont cependant totalement méritées. L’opinion, sous forme d’éditorial ou de chronique, se multiplie bel et bien dans les journaux de la province et c’est tout à fait désolant. D’une part, cela réduit l’espace et l’énergie allouée à l’information. D’autre part, on constate, dans plusieurs médias une certaine uniformité idéologique chez les éditorialistes et chroniqueurs. Par exemple, il semble qu’au Journal de Montréal, la diversité consiste à donner la parole à de vieux souverainistes nationalistes de droite et à de vieux fédéralistes nationalistes de droite. L’opinion doit servir au débat, et celui-ci est mal servi par l’uniformité des discours et des idéologies. On comprendra donc par exemple plusieurs étudiants d’avoir cultivé une image négative de La Presse après avoir été traités d’enfants gâtés par tout le personnel de la page éditoriale du journal.

De plus, on remarque que cette éthique journalistique, dont les médias traditionnels sont sensés être les gardiens, est absente de bien des textes d’opinion. Toujours en 2012 (je sais, j’en fais une obsession) Lysiane Gagnon de La Presse écrivait dans sa chronique intitulée « La grève des ados » : « Je ne sais pas comment les débats sont menés dans chacune des assemblées étudiantes, mais je serais étonnée qu’ils le soient en fonction du code Morin (…) ». Une affirmation absolument loufoque pour les étudiants qui ont dû se taper des heures de procédures d’assemblée générale. En effet, toutes les associations étudiantes suivent un code de procédure, soit le code Morin, soit une adaptation de celui-ci. Il semblait cependant que Mme Gagnon, écrivant de l’opinion, n’a pas cru nécessaire de vérifier ses dires. Pire, elle affirmait candidement son ignorance, se disant sans doute qu’il n’y a pas de problème à écrire deux paragraphes d’un texte d’opinion sur une affirmation erronée, pourtant facilement vérifiable. Non seulement l’opinion remplace la nouvelle, mais elle ne prend pas la peine de s’embarrasser de la vérité.

Toutefois, la multiplication des textes d’opinion n’est pas le seul piège qui guette les médias traditionnels. Même dans la « nouvelle », les biais idéologiques se font parfois sentir. Pensons par exemple à la série « Le Québec dans le Rouge », parue dans le Journal de Montréal, véritable pamphlet anti-dette. L’information est souvent présentée du même point de vue, et on fait appel aux mêmes membres de la société civile pour commenter l’actualité. C’est ainsi qu’on relaiera davantage les communiqués des chambres de commerces et de l’Institut économique de Montréal (IEDM) que ceux provenant du milieu communautaire.

Évidemment, ce n’est pas un problème nouveau. La véritable objectivé en journalisme est un idéal inatteignable, et le choix des sujets à aborder est, en lui-même, source de biais. Cependant, à l’heure où les médias traditionnels sont en crise, je crois, comme M. Deglise, que c’est par la rigueur journalistique et la poursuite de l’objectivité que ceux-ci devraient se démarquer des médias sociaux et des sites de nouvelles à sensation. En faisant le travail inverse, c’est-à-dire en laissant plus de place à l’opinion et au divertissement et en coupant dans le journalisme d’enquête, les médias traditionnels creusent leur propre tombe. Facebook est déjà rempli de crétins : nous n’avons pas besoin de Martineau.

Pour conserver leur pertinence, les grands médias devraient combattre cette tendance et élever leurs standards de qualité, en redonnant à la « nouvelle » ses lettres de noblesse. Il ne suffit cependant pas de couper dans l’opinion. La véritable objectivité demande aussi un sérieux effort pour diversifier les discours relayés par les journalistes.

Au fait, je suis probablement mal placé pour tenir ce discours. En tant qu’éditorialiste étudiant, je peux vous garantir qu’il est plus facile d’écrire de l’opinion que de l’information. La preuve, cet article achevé trois heures avant l’envoi du journal à l’impression, qui cite un exemple de 2012 pour éviter une recherche en bonne et due forme. Au moins je peux me cacher derrière mon statut d’étudiant en génie. Au fond, le pire dans tout ça, c’est que bien des chroniqueurs professionnels écrivent de bien plus grosses inepties.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.