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Le Quartier des Spectacles

Évènement d’envergure s’il en est un, c’est cette semaine que l’on inaugurait en grandes pompes la place des Festivals, pierre angulaire du Quartier des Spectacles. Malgré ses quelques ratés depuis le début de l’été, elle semble déjà avoir été adoptée par les Montréalais.

C’est le 30 juin dernier que Stevie Wonder était le premier à se produire sur les pavés de la rue Jeanne-Mance, entre Ste-Catherine et Maisonneuve, et que le public était invité à fouler le sol de cette place pour la première fois.

Désastre relatif, puisque l’accès au site s’est avéré être extrêmement difficile pour la foule, la circulation étant pénible et le personnel, peu coopératif. Mis à part les estimations farfelues de l’équipe Spectra qui revendiquait la présence d’un quart de million de personnes pour cet évènement alors que le consensus général parmi l’ensemble des médias était la moitié de ces chiffres, la place n’a pas eu le succès escompté auprès des Montréalais… Au point où l’équipe Spectra, qui gère le Festival de Jazz, a annoncé quelques jours plus tard que la disposition de la scène principale du festival serait aménagée autrement lors des FrancoFolies (également gérées par l’équipe Spectra).

Parce qu’il est important de savoir que dans le monde des médias, le changement est mal vu – sauf lors de très rares exceptions. Difficile de mettre le doigt sur la cause de cette perception, causée soit parce que le public est peu réceptif au changement, qui les rend anxieux et les déstabilise, soit parce qu’apporter des modifications semble impliquer que le plan de base était nécessairement un échec.

Pour que les choses changent au sein d’un grand organisme, il faut vraiment que la situation soit critique. Radio-Canada qui réintègre le bulletin des sports au bulletin de nouvelles après avoir décidé (pour une raison toujours obscure) de faire des capsules de sport à la toute fin des cases horaires réservées aux nouvelles, ou les personnages de sitcoms télévisées qui apparaissent et disparaissent en cours de saison. La débandade de TQS pour sa refonte en « V » ou l’abandon de l’édition du dimanche de La Presse après seulement quelques années de publication dominicale. L’annonce de la révision des procédures pour les dons à la ville de Montréal ou les modifications aux normes sur les appels d’offres au Ministère des Travaux Publics, tous deux suite aux scandales d’éthique qui ont fait surface au cours des dernières semaines.

Toute une décision, donc, que celle de l’équipe Spectra de changer la disposition de la scène principale sur la place des Festivals. Aveu d’échec vite transformé en occasion pour contraindre le public à se diriger vers les kiosques de Heineken à 6,50 $ et de produits dérivés.

À part servir d’outil d’auto-promotion à l’unique fin de l’équipe Spectra, il semble légitime de se demander si tous les travaux entrepris sur la Place des Arts (en plus de ceux à venir prochainement pour la construction de la nouvelle salle de l’OSM et la réfection de la rue Ste-Catherine) répondent aux besoins des citoyens ou à ceux du promoteur.

L’administration du maire Gérald Tremblay affirme que c’est une opération de revitalisation nécessaire pour mettre à jour les infrastructures urbaines dans le but de faire la compétition à Toronto. L’équipe Spectra prétend que c’est pour accommoder les promoteurs de spectacles étrangers, qui demandent certaines installations plus récentes. Les deux parties prétendent que le quartier se trouve dans un état de profonde décrépitude et fait fuir les productions internationales. Difficile à croire, compte tenu de l’attention dont jouit Montréal au plan musical depuis les dernières années… avant que tout plan de rénovation soit annoncé.

Sans vouloir enlever quoi que ce soit aux efforts mis en place par le chef de l’OSM, Kent Nagano, qui ont certes porté fruit, les yeux du monde sont tournés vers les groupes alternatifs, ceux qui ne sont jamais touchés par les changements apportés par les grands qui prêchent aux convertis, ceux qui passent entre les mailles du filet. Parmi eux citons Arcade Fire, Malajube, Les Breasfeeders et Ghislain Poirier, qui font – tout au long de l’année – couler l’encre des journaux, scintiller les pixels des écrans et voyager les amateurs de culture… Ces artistes « alternatifs » ne demandent pas d’investissements de plusieurs millions de dollars pour se mettre en place. En fait, ils se contentent (et se satisfont) des installations qui sont déjà établies, avec une joie palpable. Bien plus efficaces au niveau culturel que deux festivals à grand déploiement tenus en l’espace d’un mois, au coût de plusieurs fortunes.

Interrogés sur ce que réserve l’avenir de la place des Festivals, Laurent Saulnier, vice-présent de la programmation du Festival de Jazz, affirme qu’il espère que l’endroit parviendra à attirer à nouveau la population de la banlieue au centre-ville de Montréal. Ah HA ! Voilà donc la véritable motivation derrière ce projet de Quartier des Spectacles : amener les riches banlieusards à dépenser en ville, pour remplacer les jeunes citadins qui se contentent de sortir entre amis pour voir un spectacle et rentrent ensuite chez eux pour continuer la fête au lieu de faire un tour au Complexe Desjardins pour faire les boutiques.

L’équipe Spectra et la ville de Montréal – où des élections auront bientôt lieu – ont décidé d’investir massivement dans un projet de grande envergure dans l’espoir d’attirer des foules en ville. Elles étaient inquiètes de voir leurs revenus fondre au profit d’endroits comme le quartier Dix-30 sur la rive-sud ou la salle André-Mathieu de Laval, alors que les tournées offrent de moins en moins de représentations en ville et de plus en plus en banlieue.

L’opération de marketing à grand déploiement réussira-t-elle à attirer un public prêt à dépenser pour des produits dérivés à longueur d’année ? Pourra-t-on réellement faire vivre cet endroit 12 mois par an, en comptant les mois maussades d’automne et glaciaux d’hiver ?

Il y a fort à parier que non, puisque le public présent au Festival de Jazz, aux FrancoFolies et à la Nuit Blanche du mois de mars sera toujours prêt à participer aux évènements organisés d’été comme d’hiver, de jour comme de nuit, avec ou sans place des Festivals.

Coup d’épée dans l’eau donc, pour le Quartier des Spectacles, qui prêche aux convertis pour s’en mettre plein les poches plutôt que pour servir à la renommée de la ville comme ils s’efforcent de nous faire croire. L’équipe de marketing aura cependant tôt fait de fister cette idée dans le fond de nos gorges, pour nous convaincre que, finalement, « il était réellement temps que Montréal se dote d’installations qui font en sorte que l’on soit capable de se positionner sur la carte au juste titre que mérite la métropole ». Le marketing est fort quand il s’agit de nous flatter dans le sens du poil, et on aura tôt fait d’accepter de voir un quartier diversifié détruit pour construire un empire homogène.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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