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Cyber ignorance

Par Jean-Thomas Tremblay, La Rotonde (Université d’Ottawa)

OTTAWA (PUC) — « We’re called The Arcade Fire. Thank you very much. Check it out on Google! » a lancé le nonchalant musicien Win Butler en cueillant le trophée décerné au meilleur album international lors de la cérémonie des Brit Awards, le 15 février.

Deux jours plus tôt, la formation montréalaise, encensée pour l’incomparable emballage orchestral de ses compositions rock, avait remporté un titre similaire en sol américain, une récompense inattendue attribuée par la conservatrice académie chapeautant les Grammy.

Si l’industrie de la musique indépendante ainsi que la ville d’adoption de cette bande atypique de multi-instrumentistes se sont réjouies de cette victoire, les médias sociaux ont été pris d’assaut par un véritable raz-de-marée de propos haineux à l’égard d’Arcade Fire. L’argument des plaignants, dilué à travers une quantité de vulgarités, stipule qu’un groupe dont ils ignoraient l’existence ne mérite pas d’être récompensé pour son travail.

Les membres d’Arcade Fire ont produit, avec The Suburbs, une illustration poignante de la mélancolie inhérente aux sinistres banlieues. Cependant, ils évitent autant de porter des robes confectionnées de pièces de viande que de produire des vidéoclips où ils guinchent, nus, en faisant l’apologie des jouets sexuels. Twitter a parlé : pas de robe de viande, pas de chorégraphies aguichantes, pas de Grammy.

Phénomène instantané, la frénésie du « Never heard of it » a fait l’objet d’un micro-blogue répertoriant quelques-uns des gazouillis les plus acerbes envoyés à l’intention d’Arcade Fire, en plus d’inciter le toujours pertinent New York Magazine à se questionner sur le chauvinisme que sous-tend la manifestation à l’étude. Qu’il est confortable et rassurant de se prélasser dans la chaleur apaisante de la crétinerie…

Sentant leur forteresse ébranlée, certains passionnés d’Arcade Fire, animés par la divine connaissance d’un peuple élu, se sont empressés de répondre avec brutalité à leurs adversaires, atteignant à leur tour des sommets de grossièreté.

Le constat est désolant: alors que les réseaux sociaux se targuent de repousser les frontières de la connaissance, ils cloisonnent les mélomanes en leur imposant l’idéologie et le mode de vie associés aux artistes qu’ils adulent. À l’ère des cyber-insultes, la consommation de la musique devient une arène où concourent, dans une structure analogue à celle qui encadre le sport professionnel, des fan clubs 2.0. Convaincu de la rectitude de l’artiste qu’on endosse, on aiguise nos couteaux à travers un positionnement politique duquel ne parviennent à émaner que la sottise et l’ignorance.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.