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Ballet National de Cuba

Applaudissements -Surgit alors sur scène, frêle, octogénaire, s’appuyant avec hésitation sur le bras de ses danseurs étoiles : Alicia Alonso. Les Montréalais émus voient apparaître devant eux la femme qui a tout simplement hissé le ballet de Cuba au niveau international.

Témoin du creuset de talents qu’est l’île toujours soumise à l’embargo états-unien, la compagnie qu’Alicia Alonso a mise sur pied semble être un rêve improbable. Quiconque est déjà allé à Cuba et a su s’échapper des complexes hôteliers pour palper le rythme de vie des cubains aura vu cohabiter un dynamisme social unique tout comme une langueur délabrée amère. L’absolue vitalité palpable chez chaque danseur et la perfection à laquelle est menée Giselle ne peut qu’être le produit d’une ténacité et d’une passion sans faille de la part d’Alicia Alonso depuis maintenant plus de 60 ans.

L’intrigue de Giselle se divise en deux tableaux principaux, si opposés l’un à l’autre qu’ils pourraient être deux ballets séparés. Le premier relate les vendanges à la campagne durant lesquelles Giselle, la jeune et jolie fille adorée de tous, tombe amoureuse d’un homme qu’elle croit être paysan comme elle, mais qui en réalité est le prince. Lorsque sa véritable identité est révélée, il se voit dans l’obligation de repousser Giselle pour lui faire comprendre qu’il est déjà fiancé à une princesse. Giselle meurt, blessée par la trahison. Le second tableau, plus abstrait, plus original, transporte le spectateur la nuit dans les bois, où apparaissent les fantômes de toutes ces jeunes femmes mortes avant le mariage. L’éclat de beauté de chacune ne pouvant s’éteindre pour l’éternité, les contes ont donc trouvé une solution : dans une ronde macabre, les jeunes femmes vêtues en mariée reprennent vie sous forme de fantômes et tourmentent les jeunes hommes qui s’égarent de nuit dans la forêt, les faisant danser jusqu’à ce qu’eux-mêmes en meurent.

Le spectateur était convaincu, dès la première partie, de la qualité et de l’expressivité de la compagnie. La deuxième partie était ensuite pure merveille. La prestation parfaite et émouvante donnée par Le Ballet National de Cuba ne saurait être traduite en mot. La danse effrénée de Giselle au milieu de la ronde envoûtante du corps de ballet, pour sauver malgré tout le prince venu se recueillir sur sa tombe, fait frissonner le spectateur. Comment rendre sur scène que le prince voit ou sent la présence de Giselle, mais que lorsqu’il approche pour l’enlacer, ce n’est que le fantôme immatériel qu’il traverse? Ce genre de prouesse scénique, dont la réussite naît du pouvoir d’évocation bien plus que d’une recherche de réalisme (réalisme qui est malheureusement notre lot, nous pauvres spectateurs constamment bombardés des derniers films hollywoodiens), ne cesse de surprendre le spectateur. Il est lui-même entraîné dans cette ronde nocturne, lui-même attiré par l’irrésistible grâce des jeunes filles trahies qui appellent à la vengeance.

Le prince est sauf par la naissance de l’aube. Giselle l’a sauvé, mais cette vie qu’elle lui donne suppose qu’elle-même disparaisse à jamais dans les néants de l’oubli.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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