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Soupers : un repas qui se digère lentement

On vous introduit dans une salle où plein de tables sont déposées façon petit restaurant. L’établissement déborde. Pas de scène traditionnelle, pas de rideau, bref, que du doute et de la curiosité. Même l’expérience de l’entrée dans la salle est imprégnée de cette atmosphère unique, avec des serveuses qui viennent vous asseoir. Les différents groupes attablés discutent entre eux, ce qui donne pour ainsi dire l’impression d’être dans un véritable restaurant. Une fois les lumières tamisées, une sexagénaire entre avec son fils corpulent, tonnant contre la serveuse, l’établissement, le service et sensiblement tout ce qui peut lui passer par l’esprit. Le ton pour les prochaines 75 minutes est donné.

La pièce révolutionne autour de l’univers restreint de Marc-Antoine, développeur de jeux vidéo obèse de 33 ans, et présente de façon apparemment déboussolée ses interactions avec sa mère, sa sœur, une collègue de travail et son chat Guy, lui aussi obèse. L’action se déroule aux quatre coins de la salle, où trois tables et un sofa attendent de recevoir le postérieur de Marc-Antoine et de la personne avec qui il soupe.

Oui, Soupers est une pièce où l’on parle de nourriture (de fait, sur chaque « scène » différente, Marc-Antoine mange), le titre n’est certainement pas mensonger. Mais au-delà de l’aspect alimentaire, une véritable orgie de thèmes sous-jacents prolifère sous le premier degré de l’action. L’incommunicabilité, ironique parce que souper est souvent un prétexte social, permettant de préserver le tissu social sans interagir constamment (manger et parler en même temps peut être inconvenant), saute aux yeux dès le début et alimente une panoplie d’autres degrés d’interprétation : les rêves et aspirations, l’évasion du réel et la fuite dans l’imaginaire, le rapport avec nos proches. La symbolique est très riche et, même cinq jours après la représentation, certains sens nouveaux m’apparaissent régulièrement. Le titre lui-même n’est-il pas un prétexte, au même titre que le souper en est un?

« Ouais, c’est normal que ton chat soit obèse, il est dégriffé et castré. C’est quoi ton excuse? »

La relation entre Marc-Antoine et sa mère, campée avec un réalisme savamment dosé par Sophie Clément, occupe une part importante de la vie du protagoniste. Une mère qui s’impose dès le départ comme une personne bruyante et, justement, castrante. Elle assaille tout ce qui lui passe à portée de la main, pour un oui ou un non, enligne les reproches savamment voilés et les commentaires « mère-poule » trempés dans la culpabilité. Il faut rendre à César ce qui est à César, les répliques de la mère ont immensément résonné avec une bonne part des membres du public, qui semblaient reconnaître là certains traits caractéristiques de leur génitrice respective. C’est d’ailleurs là une des parts de magie de la pièce : alors que les personnages sont tous déconnectés les uns des autres, le spectateur, qui partage presque la scène avec les comédiens, n’a aucun « quatrième mur » entre lui et l’action… un peu comme dans un restaurant. Cet effet, c’est non seulement au réalisme des personnages qu’on le doit, mais aussi au langage, plus vrai que nature.

Cette distance avec ses proches, c’est une peu sa distance avec le monde réel. L’esthétisme du jeu vidéo revient souvent, des effets sonores à l’imagination de Marc-Antoine qui se déverse périodiquement dans son univers. On peut penser à la réplique « J’ai parfois l’impression que je suis moi-même un personnage de jeu vidéo, mais que ce n’est pas moi qui ai la manette », moment auquel les trois comédiennes sortent chacune une manette de jeu vidéo en continuant chacune leur propre conversation avec Marc-Antoine, comme si les deux autres n’étaient pas là. Cet esthétisme se transpose également dans son salon, où il joue perpétuellement à des jeux, avec des bruits de fond rappelant justement l’environnement d’un gamer compulsif. C’est dans ce salon qu’il semble le moins attaqué par son environnement, où il se livre à différents exercices philosophiques avec son chat Guy.

En somme, une pièce copieuse qui, malgré sa durée tout de même modeste (75 minutes), arrive à nous atteindre sur différents niveaux. Une performance solide de la part des comédiens, qui, hormis un léger cafouillage habilement repris, ont su faire résonner leur personnage à travers le public.

Soupers, une pièce présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 26 février.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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