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Les Québécois moins généreux? En 2016, ne confondons pas générosité et philanthropie

En décembre, un article paru dans La Presse+ titrait : « Les Canadiens parmi les plus généreux ». On y apprenait que le Canada fait bonne figure en matière de dons aux organismes caritatifs, mais que le Québec est la province la moins « généreuse ». Devons-nous nous alarmer de ce prétendu manque de générosité du peuple québécois? La philanthropie est-elle le seul indicatif de la « générosité » du public?

Quand la philanthropie fait office d’idéologie

Dans le même article, on apprend que les citoyens américains donnent encore plus d’argent aux organismes caritatifs que les Canadiens. Cela fait-il des États-Unis une nation plus généreuse? Il n’est pas difficile d’imaginer l’importance de la philanthropie dans la société américaine. Il faut en effet une petite fortune en dons caritatifs pour envoyer ne serait-ce qu’une poignée d’élèves défavorisés dans une grande université. Ou encore on peut penser aux quelques cliniques de santé qui peinent à offrir des soins gratuits aux laissés-pour-compte du système qui n’ont pas d’assurance médicale.

La philanthropie n’est donc pas qu’une affaire de générosité, c’est aussi une affaire d’idéologie. Est-ce aux donateurs privés d’assurer l’éducation de la jeunesse? Est-ce aux organismes caritatifs, ou aux organismes religieux, d’offrir des soins de santé aux plus démunis? Certains pensent que oui. Pour une certaine droite, les impôts briment les libertés, et c’est aux citoyens de décider, librement, quelle petite part de leur biens ils veulent bien consentir à donner aux gens dans le besoin. C’est ainsi qu’on en vient à glorifier les millionnaires qui, après avoir fui les impôts toute leur vie, donnent généreusement leur petite monnaie sous le regard complaisant des médias. Ronald Reagan, bien connu pour son amour du libertarisme économique et sa volonté de réduire la taille de l’État américain, était d’ailleurs un fervent défenseur de la philanthropie, qu’il voyait comme un moyen efficace de remplacer l’État dans les secteurs où, disait-il, il n’avait pas sa place.

Les dons contre l’argent public

Ce phénomène n’est pas qu’américain. Au Québec, on en entend plusieurs affirmer que les campagnes de dons sont la solution au problème de financement universitaire, et déplorer le fait qu’il ne soit pas dans la « culture » francophone de donner à son alma mater. Alors que notre système de santé est en manque de ressources et subit de plein fouet les politiques d’austérité libérales, les hôpitaux embauchent des porte-parole pour mousser les dons. Quel est le problème, me direz-vous? Le problème, c’est que les dons sont une piètre alternative au financement public. D’abord au niveau des sommes : si la philanthropie est si populaire et que les impôts dérangent autant, c’est surtout parce que même ceux qui semblent donner beaucoup donnent finalement bien peu. Ensuite, il y a la distribution. Si on peut s’attendre à ce qu’un État efficace distribue les sommes en fonction des besoins, la générosité du public, elle, est esclave de la mode. On s’asperge la tête d’eau glacée ou on porte un élastique jaune au poignet et d’année en année, des causes attirent la générosité alors que d’autres sont oubliées.

L’ingérence des donateurs et fondations privées

L’argent privé a aussi la fâcheuse tendance d’influencer l’utilisation des ressources. L’État s’est fortement désengagé du financement de la recherche au pays, et on s’est tout naturellement tournés vers l’entreprise privée pour reprendre le flambeau. Il s’en est suivi un bouleversement du rôle de la recherche universitaire, qui s’est inévitablement tournée vers les domaines et applications « rentables » au détriment des sciences fondamentales et des sciences humaines.

Le glissement de l’argent public vers l’argent privé a des impacts dans d’autres domaines. Par exemple, dans le milieu communautaire québécois, la réduction du financement public a laissé la place aux grandes fondations privées, comme Centraide et la Fondation Chagnon. Or, ces fondations demandent souvent bien plus de reddition de comptes aux organismes communautaires que le fait le gouvernement. Elles cherchent aussi à influencer les pratiques et techniques d’intervention des organismes. Il s’ensuit l’uniformisation d’un milieu dont la force est justement la pluralité des missions et des moyens. Une situation bien inconfortable pour le milieu communautaire: vous savez ce qu’on dit sur la main qui nous nourrit…

La générosité à l’heure de l’austérité

Pourquoi parler de ça aujourd’hui? À cause de quelques évènements dans l’actualité. Un lecteur de La Presse proposait dans un texte d’opinion de financer la réfection des écoles de Montréal attaquées par la pourriture par une campagne de financement. Qu’on puisse vraiment dire que l’État n’a pas les moyens d’offrir des écoles sécuritaires à nos enfants m’a fait froid dans le dos. Un peu plus et on se croirait en 1950, alors que le curé faisait passer la quête entre les bancs d’église, histoire de réparer le toit du couvent local.

Il y a aussi cette histoire, triste à pleurer, de la fermeture d’un des plus grands centres pour toxicomanes du Québec. À la suite d’une réforme de l’aide sociale, les bénéficiaires en centre voient leur chèque amputé de plusieurs centaines de dollars sous prétexte qu’ils ont moins de dépenses. Or, plusieurs centres privés (il existe trop peu de centres publics de ce genre) se financent au moyen des chèques d’assurance sociale de leurs locataires. Résultat : plusieurs centres ont dû ou devront fermer leurs portes, et des dizaines de personnes, parmi les plus vulnérables de la société, se retrouveront en prison ou dans la rue, plutôt que soutenus par des intervenants. Tout ça pour des économies de bouts de chandelles. Toujours dans La Presse, Patrick Lagacé relatait une conversation entre un directeur de centre, à bouts de ressources, et un fonctionnaire. Ce dernier a conseillé au directeur d’arrêter d’acheter la nourriture à l’épicerie pour plutôt se tourner vers une banque alimentaire, financée par les dons… Des économies pour l’État refilées aux organismes caritatifs.

Je n’écris évidemment pas ce texte pour dissuader quiconque de donner temps et argent aux organismes caritatifs, bien au contraire. Je veux simplement que nous nous montrions méfiants envers ceux qui, hypocritement, appellent aux dons et à la générosité tout en encourageant le désengagement de l’État en matière de santé, d’éducation et de lutte contre la pauvreté.

Une société généreuse, ce n’est pas seulement une société où l’on mange du homard dans un cocktail de financement. C’est avant tout une société qui se fait un devoir d’aider les plus démunis et les plus vulnérables. C’est une société qui, au moment des choix budgétaires, ne prend pas la voie de la facilité en enfonçant d’avantage ceux qui n’ont rien, et qui n’ont surtout pas les moyens de se faire entendre.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.