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Ah, l’homme débordé

Tranquille pépère sur ma terrasse à siroter un bon cidre des glaces bien frais, au soleil, je me suis mise à penser à l’homme pressé, à l’Homme qui n’a pas le temps.

D’ou nous vient ce besoin de vivre toujours plus vite, tout en faisant du surplace, que ce soit en économie, en politique, au travail, au quotidien ?

Notre vie est devenue un marathon: on se déplace plus vite, on mange plus vite, on travaille plus vite, on communique plus vite, on dort moins, on va au fast-food, on fait du speed dating pour rencontrer l’âme soeur… Alors comment se fait-il qu’on ait toujours moins de temps ? Si la technologie nous permet de faire plus de choses plus vite, cela me semble paradoxal, n’est-ce pas ?

L’homme débordé représente le nouveau modèle, la nouvelle figure du monde contemporain, un homme qui cours pour ne pas aller bien plus loin que… sur place.

Aujourd’hui le dilemme n’est plus d’avancer mais de rester a bord, ne pas se faire bouffer par les requins, si tu lâche tu meurs.

Tout lui tombe dessus, avec précipitation, l’urgence et la multiplication des tâches le subordonnent à ne pouvoir s’adonner à une tâche singulière et émancipatrice. On doit savoir tout faire, vite, sans avoir vraiment le temps d’aller dans le fond des choses.

Dans la société pré-moderne, la tendance était au traditionalisme structurant: « la vie était comme ci, comme ça» et tendait à le rester. Avec l’arrivée de l’industrialisation, les mutations sociales ont pris le pas sur la structure. «De mon temps on faisait comme ça» est alors le nouveau slogan intergénérationnel. À chaque génération son expérience du monde.

Aujourd’hui cependant on passe d’un rythme intergénérationnel à un rythme intra générationnel : les divorces, remariages, les cycles familiaux sont si fragmentés qu’ils durent pour la majorité moins longtemps que la vie d’un homme. On observe le même phénomène dans le travail: On change de poste une dizaine de fois, on est flexible. « Prépare toi au changement » est alors le nouveau refrain du monde contemporain, le monde changera désormais plusieurs fois au cours d’une vie.

Mais ne nous méprenons pas, nous ne sommes pas totalement les victimes sans défense et soumises à cette dynamique effrénée, contraints de nous adapter, car bien avant d’être aliénante, l’accélération est grisante : elle a remplacé la promesse religieuse de l’éternel. Nous ne croyons plus en la vie éternelle, nous nous concentrons bien plus sur la vie avant la mort. Du coup, nous plaçons nos désirs d’éternité dans la multiplicité de nos expériences en vue de satisfaire l’idée de « l’homme complet ». La « vie bonne » est désormais régie par la richesse des expériences que nous vivons et des personnes que nous rencontrons. Multiplier la vitesse permet alors de multiplier le vécu.

Nous sommes dans une époque ou l’homme se sent incroyablement libre. Il y a bien sûr une norme de conduite, une éthique, mais une multiplicité de possibilités d’incarner la vie bonne. Nous ne travaillons pas jusqu’à deux heures du matin parce que notre patron nous le demande, nous le faisons parce que nous pensons qu’il s’agit là d’une forme de liberté et en cela les normes sont dépolitisées. Nous nous sentons même coupable parfois de ne pas aller assez vite, de ne pas travailler assez fort car nous nous rapportons à ce que nous faisons sur le mode du devoir « Je dois aller travailler », « Je dois faire ma déclaration d’impôts » etc… Et la vie est devenue, comme le dit Kenneth Green (psychologue américain des années 1935), «un océan d’exigences». Vous ne vous êtes jamais couchés en vous sentant coupable de ne pas avoir rempli votre liste de choses à faire ? On a blâmé l’église pendant tant d’années de fournir aux fidèles un lot de culpabilité trop lourd, cependant il était possible de se confesser. Aujourd’hui, il existe une forme de culpabilité sans pardon et sans rémissions que l’on s’impose nous-mêmes.

Alors bien sûr il y a des tentatives de décélération ! Qui n’a pas entendu parler de la méditation ou des excursions de quelques semaines dans des monastères ou en pleine nature, coupés du monde sans téléphone, sans internet, sans communication «pour se reconcentrer sur ses sens ». Bullshit, cette démarche est toujours accompagnée d’une intention d’être plus efficace, plus rapide, plus productif une fois le retour au travail, une sorte de coaching personnel en somme.

Alors comment retrouver un autre rapport au temps ?

À côté des réformes politiques et économiques, nous pouvons inventer individuellement des stratégies d’adaptation. Ne mesurons pas la qualité de notre journée par notre poids, notre compte en banque ou le nombre d’amis que nous avons sur Facebook ! Laissons nos vies être guidées par des moments de résonance. Un exemple : Face à la mer, vous sentez un réel contact avec la nature, le monde semble vous répondre, le roulement des vagues devient la respiration du monde. Pour d’autres, ce sera l’art : en écoutant un morceau de musique, votre âme résonne en vous et répond à la musique. Même chose avec un groupe d’amis, ou avec une personne spécifique : parfois vous faites l’expérience de cette résonance, l’affinité coule de source, les discussions, le moment partagé devient alors bien plus important que le temps qu’il prend à votre journée. Il s’agit de créer et de protéger ces sensations de résonance. Mais cela prend du temps de se familiariser avec l’environnement dans lequel vous vivez, avec les gens avec qui vous interagissez ou avec les outils que vous utilisez.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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