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Il est temps de montrer notre génie

Pourquoi je voterai pour la grève reconductible

Du 14 au 16 mars 2012, il y aura un référendum sur la tenue d’une grève reconductible aux trois jours afin de protester contre la hausse des frais de scolarité. Les deux camps du débat sur la hausse des frais de scolarité sont bien définis : il y a ceux qui sont pour la hausse et ceux qui sont contre la hausse. Il y a deux semaines, j’ai présenté mon point de vue sur cette question, où j’ai démontré la nécessité de la gratuité scolaire. Mon argument principal était qu’augmenter les frais de scolarité non seulement n’augmentera pas la qualité de l’éducation reçue, mais va plutôt la diminuer.

Maintenant, je vais expliquer pourquoi je pense qu’une grève étudiante reconductible va faire reculer le gouvernement sur la question de la hausse des frais de scolarité. La grève montrerait aussi qu’en tant que futurs ingénieurs, nous sommes capables de prendre des bonnes décisions en connaissance de cause.

Avant de continuer sur le sujet, je me dois de décrire la position officielle du gouvernement. La rhétorique de Line Beauchamp, notre ministre de l’éducation, a le mérite d’être claire et univoque : sa position est tout simplement que l’éducation est un investissement personnel. Selon elle, puisque les étudiants universitaires gagneront au cours de leur carrière beaucoup plus d’argent que ceux qui n’auront pas fréquenté l’université, il est juste que ceux-ci fournissent leur ‘’juste part’’ aux finances publiques. L’autre argument présenté par la ministre est que les universités sont sous-financées, et qu’il faut donc que l’étudiant contribue pour le financement de celles-ci. Sans quoi, la qualité de l’éducation reçue deviendra médiocre. En plus, ce serait une décision naturelle, puisque les frais de scolarité sont plus élevés aux États-Unis. La solution proposée et prévue par le gouvernement est de monter les frais de scolarité de 325 $ par année par année pendant 5 ans. À priori, le discours paraît bon.

Cependant, nous, étudiants en génie, savons très bien qu’il faut se méfier des jugements à priori, car avant tout, il faut d’abord regarder la réalité en face pour prendre des décisions rationnelles. Dans le dernier numéro du Polyscope, j’ai démontré l’absurdité des arguments du gouvernement en présentant les faits, tirés de la réalité. Maintenant, je vais plutôt montrer, en regardant de plus près l’argumentation de la ministre, pourquoi elle a tort.

L’éducation n’est pas un investissement individuel. La raison pour laquelle les propos de la ministre sont faux est évidente : les investissements individuels n’existent plus dans la pratique depuis plus d’un siècle en Occident, lorsqu’il s’agit de contribuer à la société et de subvenir à ses besoins. Je mets au défi la ministre de l’Éducation de me trouver un seul exemple à notre époque où il y a eu création, à partir des capitaux et du travail d’une seule personne, d’une entreprise qui a connu le succès. Au travail, le fonctionnement de l’entreprise est délégué à plusieurs personnes et personne n’est véritablement laissé à soi-même pour subvenir à ses besoins.

Au Moyen-âge, ce genre d’exploit était possible : un artisan pouvait simplement posséder ses propres outils et créer des biens. Aujourd’hui, les progrès de l’industrie et de la science forcent le rassemblement collectif de centaines, de milliers, voire de millions de personnes afin de créer les biens qui nous entourent. Rien n’y échappe, l’entreprise privée comme l’entreprise publique demande aujourd’hui une expertise diversifiée et spécialisée, qui ne peut donc venir que d’une multitude de personnes. Le mouvement de mondialisation enclenché depuis plusieurs décennies ne fait que montrer de façon encore plus évidente que tous les individus sont interconnectés.

L’individu, en tant qu’entité séparée des autres, capable d’optimiser son travail seul, est un mythe. Dirait-on à un employé sur une chaîne de montage chargé d’assembler les pièces d’un objet : ‘’Maintenant, l’entreprise a des problèmes, vous devrez absolument vous arranger pour fabriquer vous-même les pièces que vous devez assembler. Contribuez votre juste part.’’ ? Bien sûr que non. Or, c’est précisément ce que le gouvernement propose comme solution. Comme nous pouvons le voir, l’application de cette idée causerait des problèmes majeurs chez les étudiants.

Le lien entre la hausse des frais de scolarité et le dernier paragraphe semble ténu. Il faut cependant se rappeler qu’il est tout simplement faux de dire que l’éducation est un travail individuel. C’est un travail collectif. La tâche d’un étudiant est d’étudier, par définition. Il doit s’assurer à ce que sa formation soit optimale en se présentant à ses cours de façon assidue, en étant attentif aux explications des professeurs et en se dévouant à son étude et à ses projets. Toute contrainte financière ne peut qu’empêcher l’étudiant de profiter de son éducation, parce qu’il ne possède pas les revenus nécessaires. Il ne sert absolument à rien d’aller à l’université pour dormir, histoire de récupérer des heures de travail de la veille. La question qu’il faut maintenant se poser est : pourquoi le gouvernement ne voit pas l’évidence ?

C’est que le gouvernement ne se préoccupe pas de la réalité, mais seulement des chiffres qu’il publie, qui s’ils sont bons, va provoquer la réélection de celui-ci. Le gouvernement n’est pas un conseil de spécialistes analysant la situation sous tous ses angles, ce sont avant tout des démagogues qui cherchent à se faire réélire.

La ministre cherche à nous comparer aux États-Unis, en disant que les frais de scolarité sont bien plus élevés là-bas. Il faut vraiment ne pas connaître la situation de l’économie américaine pour que le gouvernement décide de s’en servir comme modèle. Veut-on vraiment se comparer à eux ? Les frais de scolarité augmentent de façon incontrôlée là-bas. Il y a tout un débat public à ce sujet aux États-Unis.

Aujourd’hui, le système d’éducation aux États-Unis est tellement inefficace qu’ils doivent aujourd’hui importer leurs diplômés. Par exemple, plus de la moitié des travailleurs à Silicon Valley sont des immigrants, employés pour leur expertise. C’est d’autant plus grave que Silicon Valley est considéré comme la locomotive de l’économie américaine. Les années où le gouvernement n’a pas investi dans l’éducation ont eu leurs effets : bien que les centres de recherche des États-Unis soient dans les meilleurs au monde, ce sont des étrangers qui y travaillent. Les États-Unis sont maintenant incapable de produire leur main d’œuvre qualifiée dont ils ont tant besoin en raison du coup prohibitif de leur éducation.

Présentement, les principales exportations des États-Unis sont des produits agricoles, des matériaux de première transformation et surtout, des armes à feu de tous les calibres. Les États-Unis peuvent se le permettre en raison de la vaste quantité de ressources naturelles qu’ils possèdent. La plupart des produits technologiques sont importés, comme les télévisions, les ordinateurs et la plupart de la machinerie, la récente crise économique et la délocalisation des entreprises ayant détruit le reste de la base industrielle américaine. Est-ce que c’est une situation typique d’un pays développé, industrialisé et à l’avant-garde de l’humanité ? Non. En fait, on avait un terme pour ce genre de pays auparavant : un pays du Tiers-Monde.

C’est vraiment ironique que le gouvernement présente le plan Nord comme étant le projet de société que le Québec devrait se donner, à la place du projet de gratuité scolaire. C’est le genre de prise de décision collective qui ne peut nous mener qu’à l’économie d’un pays du Tiers-Monde. Les États-Unis ont déjà été à l’avant-garde de l’humanité, seulement, ils ont pris des mauvaises décisions au niveau de leur système d’éducation et c’est pourquoi ils sont en déclin. Nous avons encore le choix : nous pouvons décider qu’il faut développer notre économie en la diversifiant ou décider de suivre les plans du gouvernement de Jean Charest, donc de couper dans l’éducation et de payer de notre poche les infrastructures nécessaires aux profits des entreprises étrangères.

Il faut se rappeler l’essentiel : ce n’est pas l’argent qui produit des biens. Ce sont les travailleurs qui produisent les biens. La conception de projets, qu’ils soient dans le secteur privé ou public, nécessite avant tout la présence de cerveaux créatifs et développés. Comme ingénieurs, nous sommes au courant de ce fait. C’est pourquoi nous devons défendre notre système d’éducation.

Une grève reconductible aux trois jours, comme les anti-grévistes aiment bien nous le rappeler, va effectivement mettre de la pression sur les industriels, en compromettant nos stages. Ceci va enlever l’autorité morale du gouvernement, parce qu’il est inévitable que les industriels, confrontés à la réalité, se réveillent. Ils constateront l’évidence : la hausse des frais de scolarité va détruire la base industrielle du Québec et les entreprises souffriront directement des lacunes des finissants des générations futures d’employés, trop occupés à subvenir à leurs besoins pendant leurs études. La grève étudiante à l’École Polytechnique rappellera la réalité aux industriels.

Essentiellement, le gouvernement se comporte comme si c’était un enfant qui jouait au Monopoly. Il argumente qu’en raison des règles du jeu (lois du Marché), si on n’empêche pas toute dépense (garantir un système d’éducation adéquat), nous devrons hypothéquer nos propriétés (faillite et mesure d’austérité encore plus importantes dans le futur). Ils jouent avec les réseaux d’aqueduc et les compagnies d’électricité comme autant de cartes qui leur permettent de se procurer de l’argent. Nous devons montrer au parti libéral que la réalité, ce n’est pas un jeu de Monopoly et qu’ils ont perdu toute crédibilité dans le débat sur le développement du Québec.

Nous ne pouvons pas laisser le système d’éducation, fondamental pour la prospérité de tous et chacun, être pris à la légère comme le fait le parti libéral. Cette semaine, je voterai pour la grève. Je vous encourage à en faire autant.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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