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Le Dindon: une volaille bien apprêtée

du 17 janvier au 11 février est présenté au Théâtre du Nouveau Monde Le Dindon du dramaturge français Georges Feydeau. Dans une de ses plus célèbres pièces, l’auteur nous entraîne au cœur des intrigues amoureuses d’un groupe de bourgeois parisiens. Dans le Paris de la fin du 19e siècle, l’adultère est à la mode et Feydeau dresse un portrait cinglant des mœurs de ses contemporains.

Alors que monsieur de Pontagnac s’invite chez la belle Lucienne, la femme qu’il poursuit depuis une semaine, il a la mauvaise surprise de découvrir qu’elle est mariée à son ami et collègue, M. Vatelin. Cela ne refroidira pas les ardeurs de ce coureur de jupons qui espère bien être celui qui entraînera Lucienne sur le chemin de l’infidélité. Il découvre bien vite qu’il n’est pas le seul à lui faire la cour; le jeune Raidillon espère lui aussi s’attirer les faveurs de la dame. Malheureusement pour les deux hommes, Mme Vatelin affirme qu’elle ne trahira pas son mari… à moins qu’elle-même ne se retrouve cocue. Une lueur d’espoir apparaît cependant lorsque l’ancienne maitresse de Vatelin arrive de Londres pour renouer avec son amant. Pontagnac y voit l’occasion de prouver à Lucienne la trahison de son mari et de la convaincre de se venger en s’offrant à lui…

Chaotique, vous dites? Ce n’est que le début! La maîtresse anglaise est aussi mariée à un homme infidèle… alors que Mme Pontagnac pourrait bien, elle aussi, être tentée de se venger de son mari. En résulte un délicieux bordel ou tout le monde trompe (ou tente de tromper) son partenaire en échafaudant les intrigues les plus douteuses et où des personnages de plus en plus absurdes (un militaire et son épouse sourde, une jeune parisienne un peu sotte, une femme de chambre revêche) s’additionnent dans une joyeuse confusion. Georges Faydeau est un maître du vaudeville: les quiproquos loufoques et les situations absurdes s’enchaînent dans la plus pure tradition comique. Le rythme enlevant et les rebondissements nombreux nous tiennent sur le bout de notre chaise. Certes, tout est assez prévisible. Il faut dire que le thème de l’adultère est vieux comme le monde, mais on prend toujours autant de plaisir à voir les plans tordus s’effondrer et les infidèles être démasqués. Feydeau est aussi un génie des répliques cinglantes et les dialogues sont tout à fait jouissifs. Pensons par exemple à M. Vatelin affirmant impunément qu’être veuf ou en voyage ne fait pas grande différence ou à Radillon qui tente de persuader sa jeune conquête de se taire et de se laisser appeler Lucienne…

La mise en scène de Normand Chouinard rend parfaitement hommage à ce monument de l’humour qu’est Le Dindon. Tout est réglé au quart de tour, aussi précis qu’une performance acrobatique, alors que les personnages s’enchaînent et se remplacent à une vitesse folle. Une belle place est laissée à l’humour physique alors que les acteurs qui se frappent, se roulent sur le sol et se pourchassent nous offrent des performances aux accents burlesques. Chouinard a fait un travail superbe et je n’hésite pas à qualifier la mise en scène d’impeccable.

Attaquons nous maintenant à la distribution. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est imposante: pas moins de seize acteurs se donnent la réplique sur scène.

Ne pouvant m’attarder sur chacun d’entre eux, je passerai rapidement en revue mes coups de coeur. Mon intérêt original pour la pièce était dû à la présence de Rémy Girard et je n’ai pas été déçu. Son Vatelin est sobre et mesuré et navigue aisément au milieu de l’éxubérance des autres personnages… Jusqu’à ce qu’il se retrouve lui-même au milieu de la tourmente.

L’acteur nous montre alors l’étendue de son talent grâce à une performance physique décapante. La nervosité et la détresse de l’avocat étaient tellement palpables qu’on en venait presque à le plaindre…

Linda Sorgini interprète une Mme Vatelin forte et déterminée à l’humour mordant : une performance magistrale. Le rôle de Rédillon est quant à lui tenu par l’excellent Carl Béchard qui parvient à être à la fois hautain et étrangement infantile. C’est aussi lui qui donne la performance physique la plus étonnante: la façon dont il se déplace autour du salon de manière langoureuse vaut le déplacement. Finalement, Alain Zouvi est excellent dans le rôle de M. de Pontagnac. Son débit rapide et son attitude confiante cadraient parfaitement avec le personnage. Je dois avouer qu’en parlant à cette vitesse, il m’a fait penser à plusieurs reprises à son personnage de Woody dont il interprétait la voix française dans le film Histoire de jouets… J’imagine que tous les rôles peuvent rattraper un acteur, bien que je doute fort que la majorité des spectateurs aient eu cela à l’esprit.

Le Dindon vaut largement le détour. Cette pièce merveilleusement maîtrisée nous rappelle que la comédie demande autant de rigueur et de minutie que le drame et qu’on peut rire au théâtre sans attendre les comédies légères de l’été.

Le Dindon est présenté du 17 janvier au 11 février au théâtre du Nouveau Monde.




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