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Du fromage suisse, et une agriculture canadienne avec des trous

Dans sa conférence donnée le 19 mars dernier dans le cadre d’Americana 2013, Pierre Julien, agronome de l’Association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural, a décrit les réformes récentes en Suisse, mettant à mes yeux en évidence le retard considérable de notre système en terme de durabilité.

Par Benoît Thibault

Avant d’aller plus loin, Americana 2013, alias le salon international des technologies environnementales, tenu chaque deux ans à Montréal, est un «forum d’échange de connaissances et d’expériences techniques, scientifiques et commerciales reliées aux grands enjeux du développement durable». Plus précisément, ce sont 200 conférences, 350 exposants et 10 000 participants en provenance de 50 pays, étalées sur trois journées bien remplies, couvrant une vaste gamme de sujets, de l’énergie aux eaux usées et des changements climatiques à l’agriculture.

En levée de rideau, notre très honorable ministre Peter Kent fait dans l’humour pour ses objectifs environnementaux : «the economic growth we so vitaly need» et «la réduction des émissions pour les voitures, véhicules lourds [-23% d’ici 2020] avec l’aide de nos partenaires américains». Car évidemment, pas question de mettre en cause l’usage abusif de la voiture, ce que son collègue M. Flaherty a ensuite confirmé dans le budget, soit 47G$ sur 10 ans pour rafraîchir l’infrastructure routière du pays (dont 128M$ sur les 5G$ nécessaires pour le pont Champlain).

Allongeons la parenthèse budget pour une mention encore plus honorable aux 248M$ sur 5 ans octroyés aux services météorologiques et à la non-réouverture d’Eureka, station météorologique la plus au nord du monde, construite en 1947 pour étudier les changements climatiques. Fermée l’an dernier dû à son lourd fardeau financier (1,5M$ annuellement), elle écrasait les contribuables canadiens, et ses résultats confirmeraient la nécessité de réduire nos émissions de GES au détriment de l’économie et des milliardaires du pétrole albertain. Surtout que les conservateurs avaient assuré en campagne ne pas vouloir fermer la station.

Revenons à nos moutons, ou plutôt à ceux de la Suisse. Première différence notable entre nos deux systèmes agricoles, alors que les Suisses ont mis en place un moratoire sur les OGM, le Soleil relevait le 17 mars dernier les intentions du gouvernement canadien à devenir le premier pays à accepter «l’importation d’aliments pour consommation humaine contenant de faibles quantités d’organismes génétiquement modifiés (OGM) non approuvés par ses propres agences de règlementation», compressions budgétaires obligent.

Deuxièmement, en Suisse, il est impossible pour une entreprise d’acquérir une terre : seuls les particuliers peuvent devenir agriculteurs. Devenir propriétaire n’est pas évident pour autant, les prix sont élevés et la passation se fait souvent sous forme d’héritage, mais le Canada n’y fait pas exception. Toutefois, cela éviterait la perte de contrôle de nos terres aux mains de corporations étrangères, l’implantation de méga-fermes-porcheries et la spéculation sur nos terres arables, trois faits alarmants.

Troisième caractéristique suisse, 92% des revenus des agriculteurs suisses proviennent de paiements directs de l’État, ce qui garantit une stabilité pour les cultivateurs. Fait plus intéressant encore, depuis 1996, les paiements sont faits en fonction de la surface exploitée, ou par tête de bétail, avec bonus s’ils sont en liberté, plutôt qu’à la quantité produite. L’idée étant de ne pas encourager une croissance effrénée de la production. En fait, cette mesure s’intègre dans une législation encore plus large, qui inclut plusieurs éco-conditions visant une gestion responsable des terres arables, brièvement décrite par M. Julien.

Aux antipodes, le Canada vient de démembrer le système coopératif des producteurs céréaliers des Prairies, la commission canadienne du blé, les asservissant individuellement aux lois du marché. La décision controversée, et peut-être anticonstitutionnelle, a fait l’objet d’un épisode de La Semaine Verte le 2 mars dernier. À vous d’en juger.

Il est cependant important de mentionner que vu la taille réduite de la Suisse vis-à-vis du Canada, elle n’est pas une exportatrice nette de produits alimentaires, exemption faite du fromage. Plus précisément, on parle d’une autonomie alimentaire d’environ 60%. Mais cette autonomie serait peut-être atteignable avec des méthodes de production moins responsables? Je ne fais pas référence ici aux OGM, car toutes les qualités que les multinationales tentent de leur accordées sont infondées, sinon celle de leur approprier le monopole sur l’alimentation mondiale grâce à des brevets irrationnels. La référence se dirige plutôt à du bétail et de la volaille en liberté plutôt qu’en cage, ou à l’interdiction des monocultures, traduisant le sacrifice de productivité comme fortement idéologique.

Vient alors cette question du choix fait par les consommateurs, seul outil restant face aux politiques imposées par l’OMC, soit l’absence totale de barrières aux importations, même non tarifaires. Ces préférences des acheteurs, d’acheter local, responsable et durable, se transmettent ensuite aux marchands et aux producteurs, locaux comme étrangers. Un changement qui passe inévitablement par la population et qui demande l’aboutissement d’un système de «labelling» des produits beaucoup plus complet que l’actuel.

Ces choix reflètent-ils des différences idéologiques et culturelles entre nos deux pays? Hypothèse défendable, les Suisses consacrent une plus grande part de leurs revenus à l’alimentation, mais reste que la Suisse profite d’une démocratie populiste à l’écoute de sa population, non coloniale et sous moins de pression américaine. D’autre part, la commission Pronovost sur l’avenir de l’agriculture au Québec en arrivait en 2006 à 49 recommandations bien plus proches du modèle suisse que de notre direction actuelle. Une suite à ces recommandations se fait toujours attendre, comme quoi notre manque de conscientisation citoyenne déborde peut-être de l’assiette.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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