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La «décapitation du talent»: paranoïa et raison

 

Suite à la décision du président de la République française d’hausser le taux marginal d’imposition à 75%, Gérard Depardieu quitte la France en claquant la porte.

 

Vers la Russie. Vous savez, ce paradis libertarien établi depuis longtemps, là où les travailleur-e-s, par leur initiative personnelle, ont accumulé individuellement des biens, leur permettant d’être une superpuissance apte à compétitionner avec les États-Unis. On croirait rêver.

Nos victimes habituelles, assises sur des revenus souvent 10 fois supérieurs au salaire minimum, continuent de refuser de financer le système qui leur permet ce revenu supérieur de loin à la moyenne. Néanmoins, elles ne se gêneront pas pour associer les termes «revenu» et «création de richesse» dans un discours superficiel visant à terroriser une partie de la population qui n’a que peu de notions en économie. Le retrait du cours d’économie en secondaire 5 en 2009, sous le gouvernement Charest, aura certainement les impacts désirés par celui-ci.

Mais revenons au sujet : est-ce que l’impôt sur le revenu «tue» le talent, la créativité et la création de richesses ?

Quel est le lien entre création de richesse et revenu ? Il ne sert à rien de s’acharner sur une personne. Nous vivons dans un système capitaliste, où les relations économiques entre les différents agents économiques se font par l’intermédiaire du Marché. Avec un m majuscule, comme Dieu, en raison de l’omniprésence et de l’omnipotence du Marché. L’individu n’est rien.

Mais comme dirait l’agent Smith, les apparences peuvent être trompeuses.

Revenu et création de richesse

Comment créons-nous des richesses ? En travaillant. Il n’y a pas d’autre façon de créer des richesses. Si quelqu’un réussit à extraire des richesses sous forme d’argent ou de marchandises sans travailler, cette personne ne crée pas de richesses : elle en a pris d’une autre personne qui a travaillé. Vendre une marchandise au-dessus de sa valeur ne crée pas de richesse : elle en extorque de quelqu’un d’autre.

Pour les besoins de cet article, le revenu peut être défini comme étant la quantité de richesses, en argent et en marchandises, qu’une personne reçoit, quelle qu’en soit la source, pour un temps donné.

La question qui tue : le revenu d’une personne provient-elle de la richesse qu’elle crée ?

Il est très facile de prouver que la réponse à cette question est : non. Même les libéraux et les conservateurs les plus démagogiques reconnaissent au moins un cas où c’est possible : l’aide sociale fournie par le gouvernement du Québec, le «B.S.» pour ceux voulant dénigrer les gens recevant cette aide.

Les cas où le revenu d’une personne correspond à la richesse qu’elle crée sont plutôt l’exception que la règle. Eh oui, même dans le paradis fiscal des libéraux et des conservateurs, sans présence de l’État, il y aurait forcément des gens qui ne recevraient pas un revenu équivalent à la quantité de richesse qu’ils produisent.

Une entreprise privée fait du profit en empochant la différence entre la quantité de richesse qu’un-e travailleur-e produit et celle que ce-tte même travailleur-e reçoit comme salaire. Si ce n’était pas le cas, d’où tirerait-elle son profit ? Elle pourrait temporairement essayer de vendre une marchandise à un prix au-dessus de sa valeur, mais c’est impossible à faire en permanence. En langage populaire, c’est de la «crosse». Les consommateur-e-s n’en ont pas pour leur argent.

Le cas de l’État

Est-ce que l’État crée des richesses ? En tant que tel, non. Mais les travailleur-e-s qui sont à son emploi en créent. Les impôts perçus sur le revenu servent à payer les matériaux et la main d’œuvre nécessaire aux projets de l’État et aux services que celui-ci donne. La création et le maintien des infrastructures de transport, l’approvisionnement en soins de santé et la formation des employés via le système d’éducation sont des exemples de services que l’État construit avec ses employés. Ce sont des richesses, qui de la même façon que les matières première dans une usine de transformation, vont servir à créer d’autre richesses.

Une présence plus grande de l’État dans l’économie ne rend pas un pays socialiste. Les régimes socialistes visent à confisquer les moyens de production et à briser le marché. Les États comme la France ou le gouvernement provincial du Québec décident d’intervenir dans l’économie en respectant les lois du marché. Par exemple, le monopole étatique d’Hydro-Québec a été créé en achetant des barrages hydroélectriques, pas en les confisquant. L’État, par son rôle économique dans le système capitaliste, doit être perçu comme une grande entreprise.

Comme pour toute entreprise, les employé-e-s de l’État peuvent créer plus de valeur que ce qu’ils reçoivent comme salaire.

Comment déterminons-nous si un salaire est juste ?

En temps normal, les entreprises privées ou publiques donnent à un-e salairié-e une quantité d’argent située entre le coût de renouvellement de sa force de travail (nourriture, logement, etc.) et la valeur que ce-tte salairié-e produit. La première borne est une limitation physique de l’employé-e, tandis que la dernière borne est une limitation fiscale de l’entreprise.

Lorsqu’un-e travailleur-e vend sa force de travail sur le Marché, il ou elle doit compétitionner contre d’autres travailleur-e-s. Il y a toujours des gens assez misérables pour vendre leur force de travail à la quantité d’argent nécessaire pour renouveler sa force de travail (survivre). Ce n’est pas par une loi à priori que le salaire des travailleur-e-s tend vers sa valeur, comme d’autres l’affirment, mais par le principe résumé ci-dessus.

Formellement, ce principe peut s’énoncer : «S’il y a compétition entre des salairié-e-s, leur salaire tendra vers la valeur de renouvellement de la force de travail.» Le Marché est satisfait, les salairié-e-s sont payé-e-s à leur juste valeur, les capitalistes font du profit.

Gérard Depardieu est-il payé à sa valeur ? S’il a payé effectivement autant d’impôt qu’il le dit à l’État de la France (145 millions d’euros pendant 45 ans), alors il a eu un revenu plus grand que la valeur de renouvellement de sa force de travail de plusieurs ordres de grandeur.

Un grand nombre de personnes, en lisant ces lignes, doivent bouillir de l’intérieur. N’est-il pas injuste de calculer la valeur d’un être humain ? Gérard Depardieu, avec son talent, ne mérite-t’il pas d’être récompensé ? Ce genre de questions est posé principalement par ceux et celles qui défendent la propriété privée, pensant qu’une personne doit être récompensée selon son mérite. Après tout, le monde ne serait que compétition. Et de grâce, un État minimal, prescrivent-ils ! Il faudrait distinguer les individus selon eux, pensant qu’eux-mêmes se distinguent de la masse par leurs talents, leur travail acharné et leur austérité dans leur mode de vie.

Avant tout, ces gens se distinguent par l’incohérence de leur façon de penser et leur manque de logique. Il est facile d’énoncer une multitude de paradoxes à ce sujet, surtout après tout ce qui a été dit sur le sujet. Je ne mentionnerai que cinq de ces paradoxes :

1. Comment un capitaliste peut-il à la fois payer les gens à la valeur de leur travail et faire du profit ?

2. Pourquoi le patronat demande à ce que le salaire tende toujours vers le salaire minimum malgré une augmentation de la productivité, si le patronat paie les ouvriers proportionnellement à leur productivité ?

3. Pourquoi quand un État s’endette pour des infrastructures, il «tue l’économie» et «ruine le pays» tandis que lorsqu’une entreprise privée ou un particulier fait la même chose, elle fait un investissement ?

4. Pourquoi valoriser l’austérité, et faut-il en même temps augmenter la consommation pour vendre plus de produits ?

Pour le dernier paradoxe, je dois rappeler un échange qui s’est effectué dans les médias. Philippe Torreton envoie une lettre assez violente à Gérard Depardieu, le 17 décembre 2012, dans le quotidien Libération. Catherine Deneuve répond dans une autre lettre, le 20 décembre 2012, dans le même quotidien : «Qu’auriez vous fait (sic) en 1789, mon corps en tremble encore !»

5. Si Gérard Depardieu mérite son salaire, pourquoi faire référence à 1789, alors que ce sont les privilèges aristocratiques qui ont été abolis cette année ?

Ces paradoxes se comprennent aisément, en fait, lorsqu’on analyse les relations économiques avec une théorie de la valeur-travail. Mais certaines personnes préfèrent maintenir des incohérences. La réalité leur rendra la raison.

La morale de l’Histoire ?

Seul le travail gratuit peut créer une accumulation de richesses pour la société. Tout le conflit résultant autour de la distribution du travail en surplus effectué par l’ensemble de la société rate sa cible, car il ne fait que blâmer des individus pour un système qu’ils n’ont pas créé. Néanmoins, le peuple est le créateur de l’Histoire, et les conflits peuvent toujours avoir une résolution où tout le monde est gagnant. Puisque la propriété privée des riches est un fardeau si lourd à porter, quoi de mieux que de les soulager, en laissant se dérouler le cours inévitable de l’Histoire ?




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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