Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Rareté et abondance

L’épuisement des ressources ne signifie pas la fin du capitalisme. La chute plus ou moins imminente du système capitaliste est un sujet ouvertement discuté dans l’actualité. Que ce soit par la couverture des activistes comme ces indignés du mouvement Occupy ou d’intellectuels s’exprimant sur le sujet, on ne peut nier que la fin du capitalisme est une pensée qui prend de la popularité dans certains secteurs de la population.

 

Nous savons que les activités humaines sont en train d’épuiser les ressources naturelles de la Terre. Il est tout simplement impossible de penser extraire continuellement des ressources de façon infinie sur une planète finie. Plusieurs anticapitalistes défendent l’idée que le système capitaliste va s’effondrer en raison d’un manque de ressources pour continuer le cycle de consommation. Je l’ai moi-même défendu un certain temps.

Après mûre réflexion, cependant, je pense que cet argument est fondamentalement irrecevable.

Les ressources vont probablement être plus rares dans le futur. Cependant, il faut se rappeler que le capitalisme ne se fonde pas sur l’abondance pour se perpétuer, mais plutôt sur la rareté. Pour acheter un produit, il faut qu’il y ait un besoin. C’est impossible de vendre de l’air à respirer, par exemple, parce qu’il n’y a aucune utilité à acheter quelque chose qui est déjà accessible pour tout le monde.

Les crises que le capitalisme vit périodiquement sont des crises de surproduction : les entrepôts sont pleins, les gens ont des besoins mais pas d’argent pour acheter ce dont ils ont besoin. Ces crises inquiètent le capitaliste parce qu’il n’est pas capable d’échanger le travail accumulé sous forme de marchandises contre de l’argent.

(Dans un autre ordre d’idées, la colère que cela engendre dans la classe ouvrière peut leur donner quelques frissons. J’y reviendrai.)

Ce qui est le plus important pour quelqu’un qui souhaite investir son argent, c’est le taux de profit qu’il peut retirer de son investissement. C’est un pourcentage qui peut n’avoir aucun lien avec la quantité de marchandises que l’entreprise vend ou le nombre de salariés présents dans la compagnie.

Mettons-nous à la place de quelqu’un qui veut investir un million de dollars. Qu’une entreprise donne un taux de profit de 10%/an quand les revenus de l’entreprise sont de cent milliards ou de cent millions de dollars, ça n’a aucune importance.

Même si une diminution de l’extraction des ressources impliquait une diminution de la valeur des ventes totales, il n’y a aucune raison de penser (à priori) que le taux de profit baisserait. Mais il y a pire.

Il y a lieu de penser que l’épuisement des ressources se fera de façon graduelle, sans saut brutal. Ce que ça veut dire, c’est que la quantité de travail qu’une personne devra déployer pour produire telle quantité de produit va augmenter, mais sans choc. Le rapport entre la valeur qu’une personne produit et ce qui est nécessaire pour sa subsistance va diminuer, mais sans perturber à court terme le cycle d’accumulation du capital.

Cette diminution n’affectera pas les capitalistes. Si une personne venait à produire moins que ce qu’elle coûte dans son milieu de travail en raison de la diminution de l’abondance des ressources naturelles, elle sera tout simplement renvoyée. Les entreprises ne gardent pas ce genre d’employés. Ils laisseront ces gens mourir, point à la ligne. Le darwinisme s’appliquera ici de la façon la plus dégoûtante.

L’essence de l’argumentation prenant pour acquis que l’épuisement des ressources va faire tomber le système capitaliste tient dans l’affirmation suivante : puisqu’il sera plus difficile de produire le même niveau de vie qu’avant et que cette situation ne va qu’empirer, les gens vont se révolter.

Il vaut mieux ne pas compter là-dessus. Combien de gens vivent présentement dans la pauvreté extrême et ne se révoltent pas ? Je parle du genre de pauvreté où il est impossible de se procurer de l’eau potable, de la nourriture et un logement. Il faut être un minimum en santé pour réfléchir de façon critique à des problèmes et pour être capable de se battre en raison d’une prévision de manque de ressources. Il semble ne pas y avoir de limites à ce qu’un être humain peut supporter avant de se révolter.

Si personne ne se révolte, il risque d’y avoir chute du système capitaliste, mais tout simplement parce que l’environnement sera tellement détruit que même la personne la plus efficace ne sera pas en mesure d’assurer ses besoins dans un environnement devenu hostile.

Il y a un autre déroulement que je peux imaginer. Supposons que l’extraction des ressources soit plus difficile, et que plus de moyens de production soient nécessaires pour assurer notre survie. Par exemple, il pourrait devenir nécessaire d’avoir accès à des systèmes de plus en plus sophistiqués pour avoir de l’eau potable, plutôt que de la prendre directement des cours d’eau. L’entreprise possédant ces installations pourrait être fabuleusement riche. Tout simplement parce que c’est la rareté qui est nécessaire au système capitaliste, et non l’abondance.

On pourrait donc imaginer que le futur pourrait aussi consister en un monde où il est simplement de plus en plus difficile de survivre par ses propres moyens, en raison de la destruction environnementale. La restriction de ces moyens de survie par quelques agents économiques va seulement être vraiment problématique pour ceux qui ne possèdent pas ces moyens de production.

Pour la plupart des gens, ce sera un enfer. Y a-t-il une solution à ce problème ? La réponse est probablement oui. Seulement, le changement que nous pressentons tous ne se fera pas de façon mécanique.

Les gens sont les créateurs de leur histoire. Fondamentalement, il n’y a qu’une seule chose qui motive les gens à agir : les prévisions de leur futur au niveau économique. Heureusement, il y a plusieurs façons de changer à ce niveau.

Tout d’abord, il est possible de s’informer sur tout ce qui touche notre propre consommation : en apprendre sur le fonctionnement des marchandises et sur la manière employée pour les créer, avec tous les impacts sociaux et environnementaux qu’ils ont. Ensuite, il est possible d’identifier ses réels besoins, et de ce que leur comblement requiert comme ressources et comme travail.

La diffusion de la connaissance à ce niveau permettra de voir l’absurdité du système capitaliste dans lequel nous vivons présentement. En plus, cela permettra de développer les moyens nécessaires à une gestion mieux distribuée des ressources et des moyens de production.

Il y a probablement plus de raisons d’être optimiste que d’être pessimiste présentement. La collectivisation croissante des moyens de production nous a permis d’atteindre un niveau de vie inégalé dans l’histoire humaine. Il y a lieu de penser que lorsque nous nous donnerons les moyens de gérer collectivement les ressources et les moyens de production, il sera possible d’assurer un niveau de vie encore meilleur que celui qu’on a, et ce, de façon équitable.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.