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Pauvres riches victimes

Il peut être très satisfaisant de prendre une position de victime face à notre environnement. Cependant, cela n’aide pas à savoir quoi faire et quels liens de cause à effet sont les responsables de notre malaise.

 

Nous avons eu droit par l’entremise des médias à un bon jet de chiâlage ces dernières semaines après la décision du parti Québécois d’augmenter le taux marginal d’imposition de 48% à 55%, la fraction imposable des dividendes à 75 % et l’imposition des gains sur le capital.

(Le gouvernement a partiellement reculé sur cette position, mais la critique de la position de victime des riches reste légitime. Elle pourra servir ultérieurement dans d’autres contextes.)

Selon les gens qui sont contre cette décision, ces mesures ne vont pas seulement décourager l’activité économique : elles punissent carrément les gens les plus travaillants du Québec. À quoi bon travailler si les fruits de leurs efforts sont systématiquement confisqués par le gouvernement ? Le plan du parti Québécois est de demander plus de la moitié des revenus des citoyens les plus riches : plus de la moitié de ce qui leur «revient» leur est enlevé. Et ainsi de suite. À les écouter parler, Pauline Marois aurait remplacé le drapeau québécois par un marteau et une faucille.

Les raisonnements simplistes a priori et une vision superficielle de la réalité sont caractéristiques des gens empruntant la position de victime.

Il ne suffit pas de mentionner des chiffres pour démontrer une réalité. Encore faut-il savoir ce que représentent les chiffres.

Je pourrais dire que la nourriture que je consomme me coûte 20% de mes revenus. Est-ce que je peux accuser les supermarchés de me voler de l’argent sur cette seule base ?

Il est impossible de donner de la valeur à un pourcentage. D’ailleurs, il n’est même pas possible de donner de la valeur à l’argent sans références.

Pour vraiment comprendre comment le monde économique fonctionne, il faut comprendre correctement le concept de valeur.

Dans l’ancien temps, les agents économiques pouvaient échanger, par exemple, telle quantité de porc contre une autre quantité d’or. Sur quelle base est-ce que ces agents économiques déterminaient le taux d’échange ? Sur le fait que ces deux marchandises ont la même valeur. Le porc, comme l’or, ont une valeur intrinsèque, qui correspond à la quantité de travail qui a été incluse dans la marchandise. Bien sûr, les efforts d’une personne pour créer un bien n’impliquent pas forcément qu’il y ait de résultats. N’empêche que ce travail déployé est une quantité déterminée qui est évaluée lors de l’échange de marchandises.

Par la suite, l’or est devenu la marchandise qui pouvait acheter n’importe quoi. Cependant, l’or avait le défaut d’être rare. Les quantités d’or devenaient trop petites pour être adéquatement utilisées pour l’échange de marchandises. Il a alors été décidé de laisser les banques imprimer de l’argent, selon les réserves que la banque possédait.

Ce n’est pas le revenu en argent qui détermine la quantité de valeur qu’une personne produit. C’est la quantité de valeur que quelqu’un vend en marchandises qui détermine le revenu en argent. C’est important de le réaliser. Toute théorie économique qui prétend le contraire est basée sur un argument circulaire : si on part de l’idée que l’argent papier est ce qui donne la valeur aux marchandises, on redéfinit ensuite la valeur des marchandises par rapport à ce chiffre basé sur l’argent papier, qui ne peut être vu que comme pure abstraction lorsque pris uniquement en soi.

Dans la création d’une marchandise, plusieurs investissements sont impliqués. Pour le capitaliste, le taux de profit qui l’intéresse concrètement, et cette quantité est déterminée uniquement par la structure de la force de travail employée.

Regardons les investissements effectués par l’État. Celui-ci en levant des taxes et des impôts, finance les investissements qui sont nécessaires à l’ensemble de l’économie. Le système d’éducation, le système de santé et le réseau routier font partie de ces investissements. Ces investissements ne font pas que permettre l’accumulation de capital, ils sont concrètement nécessaires à l’accumulation de capital par les acteurs privés.

Les monopoles publics ont des avantages inhérents pour les différents agents économiques. Les économies d’échelle, la stabilité du prix et la simplification des installations à effectuer ont démontré dans plusieurs secteurs de l’économie leurs impacts positifs. Un bon exemple est celui d’Hydro-Québec : en nationalisant la production et la distribution d’électricité, le tarif de l’électricité a été maintenu à un prix plus bas et plus stable que celui des États-Unis, tout en offrant un approvisionnement plus fiable qu’aux États-Unis. Pour nos voisins du sud, la gestion du réseau d’électricité est un véritable casse-tête : certaines régions ont des surplus qu’ils ne peuvent vendre, d’autres ont des pénuries, etc. La section du National Geographic de juillet 2010 est d’ailleurs assez intéressante sur ce point.

Le même raisonnement peut se transformer sur le système d’éducation, le système de santé et le réseau routier. Ils fournissent des biens essentiels à toute entreprise souhaitant faire affaire au Québec.

Le système de santé et le réseau routier sont publics et gratuits au Québec. Le système d’éducation offre un tarif relativement avantageux par rapport à d’autres endroits. Malgré tout, le Québec n’est pas cet endroit socialiste d’où les entreprises veulent s’enfuir. Nombre d’entreprises réalisent que les impôts qu’ils paient ne sont qu’un coût nécessaire pour continuer à produire de la richesse. L’hystérie n’est pas omniprésente, malgré ce que les médias aiment nous laisser croire. Mais on ne peut pas les blâmer de vouloir vendre leur salade.

L’idée selon laquelle les riches laissent une partie de leur revenu par générosité est aussi particulièrement ridicule. Comme nous l’avons vu, ces dépenses sont nécessaires pour la croissance du capital. Historiquement, les soins de santé et le système d’éducation ont été implantés en raison de la trop grande spécialisation des employés. Le travail est devenu plus complexe qu’auparavant. La perte d’un employé devient trop grave pour une entreprise : pour une entreprise privée, c’est beaucoup trop risqué de dépenser des années pour former et s’occuper au complet du personnel. L’État doit prendre la place.

Ce ne sont pas les idéaux qui dirigent nos vies. Les idées que nous avons sont issues des nécessités de notre vie et de la planification du futur.

Une caractéristique notoire de la victime chronique est de blâmer les autres pour des événements dont elle est responsable. C’est plus facile que de prendre ses responsabilités.

Présentement, les activités de l’État sont déficitaires. La solution est relativement simple, l’État doit soit augmenter les revenus, soit diminuer les dépenses. Or, diminuer les dépenses ne peut pas amener de changements positifs. La complexité de l’économie va en grandissant : l’importance d’une intervention centrale ne peut que grandir elle aussi. Il faut donc augmenter les revenus de l’État.

Il est naturel que les riches et les entreprises paient plus d’impôts. Ce sont eux qui profitent de l’infrastructure industrielle maintenue par l’État. Une quantité déterminée de travail doit être fait sur ces infrastructures : naturellement, ceux qui ont le capital sont ceux qui en sont responsables puisque ce sont eux qui ont les profits. Le classement de ces investissements selon les catégories «privées» ou «étatiques» n’a aucune importance lorsqu’on considère le taux de profit.

Les investissements publics rentrent dans le processus de fabrication d’une marchandise de la même manière que les matières premières. Les entreprises doivent payer pour.

C’est la structure du capital qui détermine le taux de profit, pas les différents ajustements fiscaux et manipulations monétaires. Bouger de l’argent ne crée pas de richesse. Elle n’en détruit pas non plus.

La souffrance des gens se croyant victimes de l’Univers est cependant bien réelle. Dans une certaine mesure, il est possible d’aider les gens qui vivent cette détresse en faisant preuve de compassion. Il n’est cependant pas possible de faire à la place de l’autre le travail qui doit se réaliser dans la conscience de la personne.

Le papier qui sert de monnaie n’a aucune valeur d’échange. Le coût de fabrication d’un billet de 100$ en travail humain est bien inférieur à ce qu’on peut s’acheter avec 100$. Cela peut causer des vrais problèmes lorsqu’on emmagasine notre travail sous la forme d’argent papier.

Pendant la crise économique, les banques centrales partout dans le monde ont décidé d’imprimer une quantité importante d’argent afin de refinancer le système. La valeur de ces nouveaux billets a été tirée directement des anciens billets qui existaient : les prix des marchandises ont augmenté.

Malgré les initiatives d’augmentation la production d’or, d’argent et de pétrole, les prix de toutes ces ressources ont augmenté. C’est la même chose pour la majorité des produits que nous retrouvons sur le marché. Cela diminue fortement le pouvoir d’achat de ceux qui ont épargné.

Il y a cependant quelque chose de beaucoup plus pernicieux que ce qui a été décrit plus haut.

La taxe sur le capital est évaluée à partir de la valeur en argent papier d’un bien. Supposons que j’ai une maison qui valait 100000$ il y a un an, et qu’après impression d’argent, ma maison vaut 200000$. Je dois payer l’augmentation de valeur en argent papier sous forme de taxes au gouvernement si je vends ma maison.

Mais je n’ai absolument rien produit ! Je n’ai pas utilisé les infrastructures du gouvernement pour produire cette valeur: la valeur de ma maison, par rapport à d’autres marchandises, n’a pas changé. Payer des taxes pour une modification abstraite qui a été faite par quelqu’un d’autre apparaît complètement ridicule.

Cette manipulation de la valeur des marchandises laissée à la discrétion des banques centrales ont donc des conséquences dramatiques sur les gens tentant d’épargner.

Cela montre en effet une chose: paniquer à propos de la politique fiscale sans regarder la politique monétaire ne nous permet pas de comprendre la situation comme il faut.

Certaines personnes proposent de revenir à une monnaie basée sur l’étalon-or. Essentiellement, chaque billet de papier serait échangeable contre une quantité d’or déterminée. La plateforme de Ron Paul, candidat à la course à la chefferie du parti républicain, était centrée sur cet aspect de l’économie.

Il y a un problème dans cette analyse. Elle ne prend pas en compte la raison pour laquelle le système d’argent papier imprimable par les banques centrales a été créé.

Pour comprendre des liens de cause à effet, il faut être capable de les mettre en perspective dans le temps. L’économie, plus que tout autre domaine de recherche, est sujet à ce principe.

Il est de plus en plus difficile d’être un entrepreneur indépendant. Les changements dans les moyens de production sont la principale raison de ces difficultés. La compétition avec des anciennes entreprises, qui ont déjà leur capital accumulé et établi rend difficile l’apparition de nouvelles entreprises. Les entreprises qui existent déjà doivent investir dans de la nouvelle technologie afin de diminuer leurs coûts d’opération.

Les entreprises espèrent mettre le plus de personnes hors de l’emploi. Contrairement à l’opinion reçue, l’idée d’une entreprise n’est pas d’employer le plus de personnel possible. L’idée est de n’employer que ce qui est nécessaire. La seule raison pourquoi il reste des gens avec des emplois, c’est que leur tâche n’a pas encore été automatisée.

En diminuant la masse salairiale, l’ensemble des entreprises restreint le nombre de consommateurs qui peuvent acheter les produits qu’ils produisent. Ils produisent le climat de crise qu’ils combattent.

L’impression d’argent était une tentative de briser cette tendance. En brouillant la valeur des marchandises, les banques centrales espéraient être capable de faire continuer le système sans qu’il y ait de révolte.

La réalité est qu’il y a une tendance historique concrète vers l’automatisation et la collectivisation des moyens de production. Cette tendance ne peut pas être combattue: on n’arrête pas le progrès. Tôt ou tard, les «riches» devront réaliser que la possession privée de leurs biens et de leur travail tire vers sa fin.




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