Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Correspondant à Chicago: Réflexion sur la pertinence des associations étudiantes

Salutation à vous Polytechniciens! Après vous avoir laissé entre les mains de la talentueuse Camille, notre nouvelle rédac en chef, et m’être exilé à Chicago pour un trimestre d’échange, j’ai décidé de reprendre le crayon, histoire de continuer à chialer un peu. Parce que pour un gauchiste de salon comme moi, qui rêve du plateau et de la sangria, les États-Unis sont une source intarissable de frustration. À croire que j’y suis allé spécifiquement pour ça! Pff, ça serait mal me connaître...

Depuis maintenant plus de deux semaines, je vis sur le campus de l’University of Illinois at Chicago. Plusieurs choses diffèrent ici de la vie dans une université québécoise (c’est d’ailleurs cela qui fait tout le sel d’un échange). Cette semaine, je vous entretient d’un des éléments qui m’a le plus surpris, soit la pauvreté de la vie associative, puis je dérape dans un discours fortement politisé, parce qu’apparemment, c’est tout ce que je sais faire.

La vie associative à l’UIC

Première constatation : le « student government » ne s’est pas encore manifesté à moi. Je sais qu’ils existent : j’ai cherché sur internet. D’ailleurs, un de mes plaisirs a été de demander à ceux que je rencontrais : « Is there such thing as a student government here? ». J’ai eu trois fois plus de réponses négatives que positives, ce qui en dit long sur l’efficacité du dit gouvernement. D’ailleurs, pas question de voter sur quelque chose sans avoir été dument élu, point d’assemblée générale ici. Mais bon, aux vus de leurs communications officielles, je suis certain qu’ils réussiront à faire interdire la vente d’eau embouteillée dans un des bâtiments d’ici 10 à 12 ans.

Pour ce qui est des comités, je me suis promené un peu dans la « foire » des comités étudiants, où étaient réunis la plupart des associations présentes sur le campus. Quoiqu’il existe quelques comités assez sympathiques (mention spéciale à leur groupe de soutien à la communauté LGBT qui semble très bien organisé), la vie étudiante semble davantage être de l’envergure du CÉGEP de Matane que d’une université de près de 30 000 étudiants.

Quand l’absence d’un rapport de force se fait sentir

Là où se fait encore plus sentir l’absence d’une association étudiante à proprement parler, c’est au niveau du rapport qui semble être établi entre administration et étudiants. La boutique du Campus est vide : il faut dire que les cartables y s’ont vendus 12$ pièce. Les étudiants s’en accommodent, ils vont chez Target. Personne ici pour affirmer qu’une boutique avec des prix normaux, ne serait-ce que pour dépanner, est un service qu’on devrait raisonnablement offrir aux étudiants.

Au niveau académique aussi, on se rend bien compte qu’il n’y a personne pour protester. La perle suivante, dénichée dans un de mes plans de cours, suffit à le démontrer : « Le professeur se réserve le droit de modifier les résultats finaux si, selon son opinion, il est légitime de le faire. Les facteurs considérés seront la présence en classe, les retards, la participation en classe, l’attention en classe et les performances académiques ». On inclut parfois la participation en classe dans certains programmes au Québec, mais elle fait partie de la pondération, elle ne peut en aucun cas entraîner une correction négative des résultats académiques.

Pourquoi je vous raconte ça?

Je ne vous produis pas ici un exposé visant à me plaindre de ma situation américaine. C’est justement la curiosité face aux différences culturelles qui m’a attirée ici. Non, si j’aborde ce sujet aujourd’hui, c’est parce que j’ai vu, dans les dernières années, plusieurs personnes remettre en cause le principe même de l’associativité étudiante. Quelques génies réclament à grand cris la fin de l’affiliation automatique à une asso à l’entrée à l’université. Ils sont indignés de voir leur cotisation utilisée par ces terribles révolutionnaires qui osent voter des résolutions « de gauche » pendant qu’ils ont bien mieux à faire que de se présenter à leur assemblée générale.

Or, ce que beaucoup semblent ignorer, c’est que le rôle des associations étudiantes dépasse largement la dimension politique. Pas que celle-ci ne doit être remise en question, bien au contraire. Pour moi, la grève de 2012 est une grande et belle chose, et il est évident que les étudiants doivent prendre une place plus grande encore dans l’espace politique et social. Cependant, à tous les carrés verts et étudiants « socialement responsables » du Québec, je lance cette mise en garde : plus que des organisations politiques, les associations étudiantes permettent, parfois par leur seule présence, de maintenir dans nos institutions d’enseignements une certaine « justice » dont feraient volontiers fit, en absence d’opposition valable, les administrateurs.

Évaluations limités à 50 %, délais de correction convenables, évaluation du travail des enseignants, autant de choses qui pourraient sauter en absence d’une présence étudiante forte dans les processus décisionnels. Combien de luttes féroces sur des questions académiques ont été gagnées par des étudiants des quatre coins du Québec depuis 50 ans? Au-delà du visible, on pourrait se demander combien de décisions douteuses et de frais supplémentaires ont pu être évités lorsqu’un administrateur s’est dit : « Ça, ça ne passera pas chez les étudiants ».

La fin de l’adhésion automatique, qui est réclamée par Laurent Proulx et ses amis, serait une tragédie, d’une part parce qu’il s’agirait d’une attaque terrible au mouvement étudiant, qui est souvent le seul porte-parole des intérêts et des préoccupations de notre génération, mais aussi parce qu’un changement de l’équilibre des forces favorisant les administrations universitaires nuirait aux conditions d’apprentissage dans les CÉGEP et les universités.

Pendant ce temps à Poly

Alors pendant que je m’amuse en Illinois, profitez de votre asso et de ses comités qui organisent party, vins et fromages, et autres plaisirs. N’oubliez pas non plus qu’ils sont là pour vous si votre professeur se met à présenter des traits de mégalomanie. À l’AEP, je souligne cependant ceci : à force de tout décider en Conseil d’Administration où les huis-clos se multiplient et de réduire les assemblées générales à une ratification du budget, des Polytechniciens pourraient très vite ne plus savoir quoi répondre si un jour un étudiant étranger leur demande : « Existe-il ici quelque chose qui ressemble à une association étudiante? ».




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.