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Albertine en cinq temps : Un drame indémodable

Albertine en cinq temps est un véritable monument du théâtre québécois. Le Théâtre du Nouveau Monde redonne vie à cette œuvre, sans doute l’une des pièces les plus célèbres de Michel Tremblay, avec des supplémentaires prévues en avril.

Albertine, 70 ans (Monique Miller, magistrale), se retrouve dans une maison pour ainées, seule avec ses souvenirs. Elle se met à dialoguer avec quatre autres versions d’elle-même, à des âges différents. L’Albertine de 30 ans, interprétée par Émilie Bibeau, se repose une semaine chez sa sœur en campagne, sous ordre du médecin. Ses épaules, pourtant encore jeunes, ploient déjà sous le poids d’une rage difficilement contenue. L’Albertine de 40 ans, jouée par Éva d’Aigle, se sent enchainée dans ses rôles de fille et de mère. Ses relations avec sa famille sont de plus en plus difficiles et sa colère ne la quitte plus. Celle de 50 ans (Marie Tifo, méconaissable), a retrouvé un semblant de sérénité après s’être coupée de ses enfants. Finalement, l’Albertine de 60 ans, campée par Lise Castonguay, s’est perdue dans la drogue et l’isolement.

En conversant avec sa sœur Madelaine (Lorraine Côté) ainsi qu’avec les autres versions d’elle-même, Albertine lève le voile sur les passages les plus sombres de sa vie. Cette pièce est un chef d’œuvre, un drame incomparable. Chaque Albertine semble jouer un rôle, interprétant les évènements à sa façon. La force de cette œuvre, c’est justement cela : toutes les Albertine semblent parfois se mentir à elles-mêmes. Le spectateur serait bien en peine de découvrir laquelle est la plus lucide, et laquelle est la plus illusionnée. L’Albertine de 50 ans est convaincue qu’elle a fait le bon choix, que sa liberté lui a enfin apportée le bonheur. Pourtant 10 ans plus tard, elle sait maintenant qu’on n’échappe pas aussi facilement au sentiment de culpabilité…

Les six actrices livrent toutes une performance impeccable, bien que Monique Miller se démarque de ses collègue tant elle est criante de vérité. Mon seul bémol concerne la mise en scène, signée Lorraine Pintal. Traditionnellement, les cinq Albertine sont placées côtes à côtes, chacune dans une chaise berçante. Ici, le décor est plus travaillé, sur deux niveaux. Chaque Albertine à son « coin » de scène. Le procédé n’est pas sans avantage, le deuxième étage renfonce l’isolement des deux albertines les plus amères (40 et 60 ans) et chacune d’entre elle semble plus ancrée dans son propre monde, sa propre époque. Toutefois, cela a pour effet de les éloigner les unes des autres. Je trouve cela dommage, car les meilleurs moments sont toujours, selon moi, ceux ou les Albertine se mettent toutes d’accord, nous rappelent qu’elles restent, au final, une seule et même personne. Ce sentiment est évidemment plus facile à retrouver lorsque les cinq femmes sont alignées et sont assises côte à côte.

Je ne peux que vous recommander chaudement Albertine en cinq temps, un classique indémodable et un drame chavirant.




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