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A-t-on tué le futur ?

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Illustration classique d’une édition de « Les Robots » d’Isaac Asimov

Êtes-vous fan de science-fiction? Si oui, vous n’êtes pas les seuls à Poly, et cette édition du Polyscope vous en convaincra. Presque tout le monde consomme de la sci-fi, le genre s’étant imposé comme un incontournable de la littérature et du cinéma dans les dernières décennies. Quand on regarde les œuvres de science-fiction récentes les plus populaires, on remarque une tendance lourde vers le futur sombre, voire apocalyptique. Qu’est-ce que cela révèle sur notre société actuelle et sur ses aspirations?

Le thème du futur dystopique n’est pas nouveau. Invasions extraterrestres, révoltes robotiques et incidents cosmiques peuplent certaines des œuvres les plus marquantes de la science-fiction. Le thème de la propension humaine à l’autodestruction est peut-être un peu plus récent. Je ne suis pas expert en la matière, mais on peut raisonnablement penser que la guerre froide a réveillé chez nous cette peur d’une apocalypse auto-infligée. Malgré tout, je fais le constat suivant. Alors que l’humanité a déjà rêvé d’un futur radieux, peuplé de voitures volantes, d’esclaves robotiques et de délicieux repas réhydratés, les films les plus récents nous présentent plus souvent qu’autrement la destruction de notre environnement, le renforcement des privilèges de classe, la croissance des inégalités sociales ou encore l’émergence d’un bon vieux régime autocratique.

La question environnementale

« Nous sommes en 2034. La situation sur la terre est catastrophique. La couche d’ozone a été complètement détruite par le gaz carbonique des voitures, l’industrie chimique et le push push en cacanne. Résultat, la Terre se meurt sous les rayons du soleil. » Vous reconnaîtrez sans doute l’introduction de l’intemporelle série québécoise « Dans une galaxie près de chez vous ». L’idée que l’humain va détruire sa planète, que ce soit à coup de gaz à effet de serre, de déchets ou de radiation, est un thème universellement admis. On en fait même des films pour enfants (Wall-eeeeeee).

Je trouve saisissant que notre imaginaire collectif accepte sans broncher l’idée de la destruction irrémédiable de la planète. Dans une ère où nous devons faire face aux changements climatiques, une menace écologique prouvée et quantifiable, citoyens et gouvernements font preuve d’une apathie certaine. On se dit que la situation n’est pas si pire. On se dit que les solutions coûteraient trop cher, qu’elles mettraient en danger notre mode de vie. On affirme avec un ton posé qu’il ne faut pas être alarmiste, qu’il ne faut pas tomber dans le sensationnalisme.

La science-fiction n’est certes qu’un divertissement, mais je suis persuadé que notre propension à imaginer une profusion de scénarios de catastrophes écologiques est symptomatique d’un malaise plus profond. Peut-être sommes-nous au fond conscients que nous sommes sur la mauvaise voie?

La question sociale

Pour votre gauchiste de service ici présent, la question sociale dans les œuvres de science-fiction est particulièrement intéressante. Dans ce domaine aussi, la tendance à la dystopie n’est pas nouvelle. Il s’agit même d’un thème central de bien des classiques : corporations toutes-puissantes, gouvernements omnipotents, inégalités décuplées par l’accès à la technologie, tout y passe. Là encore, la tendance me semble plus lourde, ou du moins plus mainstream, dans les dernières années. Les avancées technologiques qu’on supposait salvatrices pour l’humanité sont anticipées dans les œuvres modernes avec un certain scepticisme. La jeunesse éternelle? Pour les riches! La fin des maladies? Pas pour la plèbe! Les implants physiques? OK, vous avez compris le principe.

Les mêmes mécanismes sont-ils en jeu? Malgré la notion que l’on vit « dans le meilleur des mauvais systèmes » ou alors l’idée que le capitalisme est, au mieux une bénédiction, au pire un mal nécessaire, serions-nous collectivement un peu convaincus que nous allons dans la mauvaise direction? Pourquoi tant de films prédisent-ils l’accroissement des inégalités sociales? « À cause du biais gauchiste d’Hollywood! » nous répondraient peut-être les plus républicains des Américains, mais je m’égare.

Je pense par exemple à Elysium, avec Matt Damon, dans lequel les riches vivent sur une station orbitale couverte de terrains de golf alors que le reste de l’humanité est prise dans la fange. Le synopsis est simple : les bourgeois ont des machines médicales perfectionnées, les pauvres sont en mode Moyen-Âge. La morale est encore plus simple : c’est mal. Je me suis amusé à penser aux producteurs hollywoodiens, qui vivent dans des quartiers couverts de terrains de golf qui ont financé le film. Après tout, ils vivent dans un pays où l’accès aux soins de santé dépend du revenu. Ironie.

Vous trouvez c’est un peu gros ce que je raconte? Probablement. Mais prenons un exemple un peu plus d’actualité : les robots! Quand les premiers auteurs de sci-fi ont imaginé les robots, ils pensaient qu’ils feraient le travail pour nous, que grâce à eux, l’humanité aurait plus de temps libre. Aujourd’hui, on s’inquiète du fait qu’ils puissent voler nos emplois. Simon Tremblay Pépin, de l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), a écrit un billet de blogue à ce sujet sur le site du Journal de Montréal en 2014. Il concluait, avec justesse d’ailleurs, que le problème réside dans une vision pervertie du travail. Le travail n’a plus pour but de nous offrir une qualité de vie, c’est maintenant un but en soi. On ne peut pas travailler moins pendant que les robots produisent, car le travail est devenu la mesure de la valeur humaine. Les humains, s’ils travaillaient moins, ne vaudraient forcément pas autant.

C’est notre vision du monde qui transparaît dans nos œuvres de fiction. Autrefois, nous étions libres de rêver à des sociétés différentes. L’idée de la « Société des loisirs », selon laquelle l’automatisation nous donnerait du temps libre en dehors du travail est morte. Une semaine de travail de 35 h? Ridicule et lâche! Nous vivons dans une société profondément imparfaite, qui refuse pourtant de plus en plus à se remettre en question. Nous nous refusons le fait de rêver à mieux, d’imaginer le monde différemment. Les inégalités, la pollution, et les injustices ne sont pas des choix, mais des réalités inévitables que nous devons subir. Nous nous empêchons de rêver, et par conséquent, nous condamnons notre futur au cauchemar.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.