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La parité à tête reposée

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Le Premier ministre du Canada, le très honorable Justin Trudeau, en pleine réflexion sur la place des femmes dans son équipe. Photo © Alex Guibord

Le 4 novembre dernier, le nouveau Premier ministre Justin Trudeau a nommé, conformément à son engagement de campagne, un gouvernement comprenant autant d'hommes que de femmes. Les opposants à la parité parlent d'« obsession » et de « sexisme », alors que ses partisans invoquent une vision plus féministe et actuelle de la politique. Alors, que vaut réellement l'équilibre des sexes au sein d'un cabinet?

Faut-il autant d’hommes que de femmes dans un Conseil des ministres? En nommant un cabinet paritaire pour diriger le Canada, Justin Trudeau, a, semble-t-il, donné une réponse claire à cette question. Il faut dire que c’est une thématique sur laquelle on peut facilement avoir un avis préconçu. Ainsi par exemple, si vous avez tendance à vous reconnaître comme une personne aux idées plutôt progressistes, il y a probablement plus de chances que vous voyiez ce choix comme une avancée souhaitable pour l’égalité entre hommes et femmes. Cela dit, quelle que soit votre opinion initiale, une fois passé le prisme quelque peu déformant des idéaux qui vous habitent, vous pourriez aussi vous dire qu’il y a sans doute là-dedans, comme toujours, une part non négligeable de communication politique bien rodée, et que votre perception de la réalité a pu être influencée par des médias de tous bords. C’est la raison pour laquelle je vous propose d’analyser la situation sans dogmatisme ni préjugés.

Autour du monde

Il convient déjà de remarquer que cette initiative de parité gouvernementale, bien que nouvelle au Canada, n’est pas une première à l’échelle mondiale. Dans le monde, deux autres cabinets actuellement au pouvoir sont parfaitement paritaires : celui du Suédois Stefan Löfven (social-démocrate) et celui de la Norvégienne Erna Solberg (conservatrice). Notons également le cas de la France, où les gouvernements suivent une sorte de quasi-parité depuis 2012 : il y a autant d’hommes que de femmes si on excepte le Premier ministre, qui a en fait toujours été un homme depuis 1992. Enfin, le gouvernement du Cap-Vert, dirigé par José Maria Neves (social-démocrate), comporte actuellement plus de femmes que d’hommes.

En dehors de ces quelques exemples, les femmes sont largement sous-représentées dans les gouvernements d’une grande partie du monde. Seuls une quarantaine de pays intègrent plus de 25% de femmes à leur tête, et ces États se situent pour moitié en Europe. En résumé, si la parité gouvernementale n’est pas une nouveauté totale, elle est très loin d’être un modèle répandu, et il est donc juste de souligner cette caractéristique particulière du nouveau Gouvernement de Sa Majesté (oui, c’est le nom officiel).

Déséquilibrés

On ne peut pas vraiment s’étonner qu’il n’y ait aucune femme ministre dans un pays comme l’Arabie saoudite, où si vous avez le malheur d’être de sexe féminin, vous n’avez pour ainsi dire pas de droits. Néanmoins, pour des pays fortement développés comme le Canada ou les États-Unis, on peut supposer deux choses : d’une part, que les compétences sont relativement bien réparties entre hommes et femmes, et d’autre part, qu’on cherche à trouver les personnes les plus compétentes possibles pour former un gouvernement. Dans ces conditions, pourquoi le cabinet américain ne compte-t-il qu’un quart de femmes, alors que le gouvernement canadien est paritaire?

Ce qui pose question là-dedans, ce n’est pas vraiment l’existence d’un déséquilibre entre hommes et femmes dans la composition d’un gouvernement (ou toute structure similaire); en fait, il est clair qu’un gouvernement est un tout petit échantillon de la population et qu’il ne saurait naturellement être pleinement représentatif de l’ensemble de la nation. Ce qu’il faut remarquer, c’est que ce déséquilibre est systématiquement, depuis bien longtemps et partout dans le monde, en faveur d’un plus grand nombre d’hommes que de femmes au pouvoir. Toujours dans le cadre d’un pays assez humainement développé, on peut donc facilement comprendre que quelques responsables politiques aient cherché à corriger cet état de fait, dans la mesure où les femmes représentent tout de même la moitié de la population et que la loi ne prescrit généralement pas de traitement différencié selon le sexe (par exemple, la Constitution des États-Unis ne parle pas d’« hommes » ou de « femmes » mais uniquement de « personnes »).

Alors, on fait quoi?

Ainsi donc, il est venu à l’idée de quelques-uns qu’intervenir contre l’ordre établi pour régler la question pourrait être une idée intéressante sur le plan social. Il y a plusieurs manières de faire. On peut par exemple, tout au long d’un mandat, faire voter des mesures en faveur une plus grande égalité hommes-femmes dans l’espoir de créer un équilibre à l’échelle de la société entière, pour qu’un jour, un gouvernement naturellement équilibré émerge. Cette idée-là est, il me semble, suffisamment raisonnable pour faire globalement consensus, mais comme elle induit seulement un changement sur le long terme, cela n’occasionne pas vraiment de résultats visibles dans l’immédiat; c’est un peu fade, quoi. L’autre méthode est plus radicale puisqu’elle consiste à forcer un peu la main du destin en imposant au gouvernement d’être paritaire. Bien sûr, c’est là que les avis divergent.

En effet, même si l’intention de base paraît louable, en y réfléchissant un peu, on peut se dire qu’il y a quand même un côté discriminatoire dans la parité forcée. Cette discrimination apparente se fonde sur la classique opposition entre égalité et équité. Si on cherche les personnes les plus compétentes, ne serait-il pas dommage de se priver d’un gouvernement majoritairement masculin, ou majoritairement féminin, sous le prétexte d’une égalité imposée? Ne serait-il pas blessant pour une femme ou un homme d’être écarté des responsabilités au profit d’une personne du sexe opposé, certes moins compétente, mais qui permettrait de tenir le « quota » prévu? C’est ici l’argument de base des adversaires de la parité… à ceci près qu’ils omettent généralement de préciser qu’un gouvernement majoritairement féminin et compétent ne serait pas plus un problème que son pendant masculin (sauf à vouloir explicitement être misogyne).

Tout un symbole

On peut contrer cette idée en arguant qu’il existe de toute façon déjà dans la société une forme de discrimination visant les femmes. L’Institut de la statistique du Québec relève par exemple qu’en 2012, les femmes recevaient un salaire horaire en moyenne 10 % inférieur à celui des hommes du même groupe professionnel. Le Conseil du statut de la femme, un organisme gouvernemental québécois, a également fait état de la faible représentation des femmes dans les conseils d’administration d’entreprises (seulement 7 % de femmes dans l’industrie des mines, du pétrole et du gaz). En somme, garantir une parité au niveau du gouvernement, c’est-à-dire au plus haut de l’État, serait une manière de contrebalancer symboliquement ces disparités.

Car au fond, l’argument-massue en faveur de la parité au gouvernement pourrait résider là-dedans : le symbole. Nous vivons une époque dans laquelle la vie politique repose quasi-exclusivement sur de la communication; ratez votre com’, et vous ratez votre élection. Ainsi, une idée à l’apparence sympathique mais qui souffrirait de quelques défauts peut se voir sauvée et largement légitimée en raison de sa forte portée symbolique. S’engager à la parité au plus haut de l’État, c’est donner l’image d’un Canada pour qui l’égalité entre hommes et femmes n’est plus un problème; même si ce n’est pas tout à fait vrai. La vérité n’est pas importante ici, c’est plutôt l’impression donnée qui compte.

Des limites partout

Quoiqu’il en soit, si l’on tient à l’idée de parité, il faut probablement admettre qu’elle entraîne des questions qui ne sont vraiment pas faciles à résoudre, même si elles peuvent sembler marginales. Par exemple, dans un gouvernement paritaire, que faire d’un ministre s’identifiant comme transsexuel ou transgenre? La confrontation du principe de parité avec ces identités sexuelles a déjà fait des étincelles, par exemple en France lors d’élections locales.

Une autre limite réside dans la méthode utilisée pour quantifier la parité. Compter le nombre de ministres hommes et femmes est simple et compréhensible, mais en quoi un nombre égal de femmes et d’hommes est-il une assurance d’un véritable équilibre au sein d’un gouvernement? Une analyse des portefeuilles attribués aux femmes dans les gouvernements montre que celles-ci héritent beaucoup plus fréquemment de ministères socioculturels alors que les hommes ont tendance à conserver les dossiers financiers et internationaux. Il existe donc de facto des « portefeuilles roses », comme le mentionne Manon Tremblay, qui enseigne les sciences politiques à l’Université d’Ottawa.

Bref, la question de la parité des sexes au pouvoir est épineuse et mérite d’être posée sérieusement. Je vous laisse imaginer le casse-tête pour d’autres critères d’équilibre, notamment sur la question ethnique… Maintenant, la prochaine fois que vous devrez former un gouvernement, vous y réfléchirez à deux fois.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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