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Salutation au Soleil

Comme le kale, les FiveFingers, la diète sans gluten et les sacs Cocotte Équipement, le yoga est à la mode. Est-ce un bon coup de publicité conjugué à une clientèle gaga de la remise en forme ou sa pratique régulière présente bel et bien des bénéfices?

Loin de moi l’idée de partager ici une philosophie à deux cennes qui chanterait les vertus de cette discipline ancestrale, mais, cela va sans dire, le yoga c’est « hot ». C’est un baume pour l’âme et le corps; un esprit gercé s’en retrouve hydraté. Attention, à ne pas confondre avec « vérité absolue » : la vérité absolue n’existe pas (tenez-vous le pour dit, extrémistes de tout acabit!)

 

Le baume

Une séance débute généralement par une intention. On arrime son esprit à une idée telle que la gratitude, le laisser-aller ou l’imagination. Déjà là, on touche quelque chose d’un peu plus profond que « quessé que je peux bin mettre su’ ma toast à matin? ». Quoique le dilemme soit légitime, il ne fait que peu progresser l’individu sur le plan humain. On entre donc dans les confins de son « dedans ». C’est comme s’asseoir, les pieds dans le vide, sur le toit d’un gratte-ciel, ça fait peur de s’y arrêter.

Le présent consiste bien souvent en une assimilation prolongée d’informations ou encore une interaction active avec l’extérieur. Sinon, la pensée oscille entre les regrets du passé et l’anticipation du futur, et se pose très rarement sur l’instant présent. Il s’agit d’une tentative de pleine conscience, dont les effets positifs ont fait leurs preuves jusqu’à atteindre le milieu des affaires, où certaines compagnies encouragent leurs employés à pratiquer la méditation. Pour utiliser le jargon, le yoga permet d’échapper au rythme effréné de nos vies et de nourrir, par le mouvement, une spiritualité bien souvent délaissée par la sécularisation des mentalités propre aux sociétés occidentales.

 

La révérence du guerrier

Le yoga, c’est aussi un exercice d’humilité. À la recherche de l’équilibre qui assurera l’exécution d’un corbeau (pas trop déplumé) ou encore empêtré dans la posture d’un pigeon royal, on atteint ses limites corporelles. Elles se repoussent, bien sûr, mais à force d’efforts soutenus. Le développement des habiletés physiques requises est une ode à la lenteur. Cette philosophie indienne incite aussi à la reconnaissance. Remercier ce qui nous arrive, ce que l’on ressent, est une saine habitude à adopter, elle permet une relativisation des angoisses qui rodent et grugent les parois du mental.

 

Le côté obscur

L’ennemi du yoga, appelons-le « les petites madames » pour rester poli. Les petites madames, donc, ont la fâcheuse manie de croire qu’une séance de yoga consiste en un défilé de mode de chez Lululemon. Circonscrites aux frontières de leur tapis antidérapant, elles forment, malgré elles, une clique exclusive pouvant désintéresser les âmes perdues. Comprenez-moi bien, la marque n’a rien à voir ici, mais il me semble que l’attitude qu’ont certains fidèles s’avère incohérente avec la pratique qui prêche un détachement vis-à-vis des besoins superflus qui nous assaillent. Mais bon, vivre et laisser vivre, comme on dit.

 

Le paradoxe

Tu te lèves en retard, tu t’étais dit la veille « Là, je me reprends en main. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, non? ». Évidemment, c’est un précepte qui ne prend pas le snooze en considération. Alors, tu sautes le petit déjeuner et les cheveux pêle-mêle, t’enfiles ta (quan)tuque, « C’est pas grave. Des yogis, ça ne juge pas. »

Enfin à l’extérieur, tu vois, disons, l’autobus 92 qui te passe dans la face, l’euphémisme « Tabarouette » s’échappe de ta bouche encore pâteuse que t’essaies tant bien que mal de raviver avec une gomme Excel à la menthe. La maudite, elle est passée 5 bonnes minutes avant son heure, en plus c’est une espèce rare, la 92. On ne s’en dégote pas une comme bon nous chante, pour croiser une 92 sur son chemin, il faut l’avoir prémédité. Bon alors, tu marches d’un pas vigoureux jusqu’à, disons, l’arrêt de la 165. Celle-là au moins, elle est supposément fiable. Mais t’as le malheur de tomber sur la fois (les fois!) où la 165 décide de parcourir l’avenue du Parc en meute. Ce n’est pas un mais bien trois autobus qui t’arrivent, notons ici, une quinzaine de minutes en retard par rapport à l’horaire prévu sur le panneau tout rayé par des clefs de bums qui s’amusent à témoigner un peu trop de leur existence (là, c’est que t’es un peu fâché, tu les comprends dans le fond les petits bums).

Tu enfourches l’autobus, 10 minutes pour arriver au cours, c’est court. Mais avec un peu de chance, l’autobus va attraper toutes les vertes sur son passage, et tu pourras même peut-être te permettre un savasana avant de commencer. Bien sûr, le scénario parfait avec des fleurs qui chantent et une chenille qui fume le narguilé ne se réalise généralement pas. Tu te retrouves au coin de la rue, à 3 minutes de la salle chaude et paisible qui n’attend, comme un placenta engorgé, que la déclinaison fœtale de ton esprit. Le stress est alors à son paroxysme, le paradoxe aussi (yo, tu angoisses pour aller te relaxer!). Le temps a joué en ta défaveur, exténué, tu rentres de plein fouet dans un mur. La séance a débuté et la porte du studio te reste close.

 

La Fontaine disait « rien ne sert de courir; il faut partir à point ». Je dis plutôt « arriver en retard à une séance de yoga; c’est arriver à l’avance à la prochaine. » Voilà.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.