L’Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ) sort gagnant du procès qui l’opposait à la compagnie Microsoft. Cette dernière contrevenait au code des professions en permettant ostensiblement (par le biais d’une circulaire) l’utilisation du mot ingénieur à des professionnels qui n’avaient pas forcément de baccalauréat en ingénierie, et qui n’étaient pas toujours membres de l’ordre. Ces derniers avaient le seul mérite d’avoir suivi une formation professionnelle dispensée par la compagnie, formation sanctionnée par le titre de MCSE (Microsoft Certified System Engineers). Microsoft avait fait l’objet d’une condamnation par un jugement de première instance datant d’avril 2004 qui la condamnait à 1 000$ d’amende. Le 4 octobre dernier, la demande de Microsoft auprès de la Cour d’appel a été rejetée. La compagnie a donc été condamnée et le jugement de 2004 devient exécutoire.
Néanmoins, à lire le procès verbal de ce jugement, on est en droit de se questionner sur la légitimité actuelle de l’ordre de limiter l’utilisation du titre d’ingénieur aux seuls membres agréés. Il est sans conteste reconnu que le rôle de l’ordre est de protéger le public. Cela est grandement dû au fait que les travaux des ingénieurs oeuvrant dans les différents domaines du génie ont plus souvent qu’autrement un impact sur la sécurité des utilisateurs. Il n’en demeure pas moins que dans certaines activités, notamment l’informatique, cette prétention de protection du public est vaniteuse, sinon non conforme à la réalité industrielle. Dès lors, il importe de bien comprendre la problématique afin de réfléchir sur la légitimité de l’ordre à imposer aux seuls détenteurs d’un baccalauréat en ingénierie, membres reconnus de l’ordre, d’utiliser sans entrave le titre professionnel d’ingénieur avec tous les droits et privilèges qui y sont associés.
L’OIQ est là pour servir les intérêts et défendre les droits des ingénieurs, tout en garantissant la sécurité du public. À ce titre, l’un des grands acquis de l’ordre est le règlement régissant l’utilisation du titre d’ingénieur ou de toute abréviation. C’est la raison même qui fait qu’un diplômé en génie ne peut se prétendre ingénieur, à moins d’être membre de l’ordre. Mais qu’est-ce qu’un ingénieur au juste ? La complexité de la question vient du fait que l’étymologie du mot ingénieur n’est pas la même en français et en anglais. Alors qu’ingénieur est un dérivé d’ingénieux en français, sa racine anglaise est le mot engine, se rapportant donc à la machine. Le mot ingénieur, dans sa première définition, n’est donc pas très loin de celui de machiniste — d’une certaine façon, un technicien spécialisé dans l’utilisation d’une ou de plusieurs machines.
Il est en effet exact qu’avant l’existence de l’ordre, le titre d’ingénieur a longtemps été utilisé au sein des compagnies un peu à toutes les sauces et à tous les goûts. La formation n’ayant pas alors le prestige d’aujourd’hui, et n’étant pas le plus souvent une formation universitaire, était ingénieur quiconque possédait de par une formation technique dispensée au sein des entreprises, ou quiconque avait été formé professionnellement par une personne se prévalant de ce titre et possédant quelque qualification technique que ce soit.
Les exigences de l’industrialisation a participé cependant à restreindre le sens du titre, et l’émergence de formations universitaires a peu à peu changé les mentalités. Il devenait urgent alors de faire la part des choses et de distinguer les ingénieurs formés par l’université des innombrables ingénieurs qui oeuvraient dans des domaines aussi variés que disparates, et qui n’étaient finalement que des machinistes. De là l’importance de l’ordre, et sa reconnaissance officielle par le gouvernement qui lui accordait alors le pouvoir de restreindre l’utilisation du titre.
La nouvelle ère économique vient cependant bouleverser cet ordre ancien. La naissance de l’informatique a été assez confuse, et les ingénieurs y ont sans doute aucun beaucoup participé. Le domaine ne leur est cependant pas exclusif, et un informaticien est tout aussi qualifié dans ce domaine que son pendant ingénieur informaticien. L’un et l’autre ne répondent cependant pas aux mêmes exigences, ni aux mêmes devoirs.
On est tenté cependant de se demander si la restriction de l’utilisation du titre d’ingénieur est valable dans ce domaine (et dans bien d’autres certainement), puisque ce n’est plus la formation qui est mise en cause (celle-ci devenant de plus en plus professionnelle, et de moins en moins universitaire), mais les intérêts mis en jeu. Ainsi, les États-Unis permettent encore que le titre soit dispensé par Microsoft. Il en va de même dans bien des pays du monde, ce que ne manquait pas de souligner la défense, ce que le juge Millette ne pouvait ignorer. Le Québec (et plus généralement le Canada) s’est peut-être doté d’un organe désuet et archaïque. Les propos du juge parlent d’euxmêmes : « Il est bien possible, et j’en suis conscient, que le terme « ingénieur » tel qu’il est prévu... tel qu’il est stipulé dans la loi ne correspond pas ou ne correspond peut-être plus à la réalité commerciale ou technologique moderne. »
Ce paradoxe, ou cet anachronisme si on veut, se ressent d’ailleurs lors des présences de l’ordre à l’université. Il n’est pas rare de voir certains étudiants perdre patience quand on tente de leur démontrer l’importance de l’ordre par des anecdotes drôles et tragiques à la fois (un pont est tombé, un balcon pendait). L’étudiant interpelle l’orateur par ces mots, aussi simples qu’expressifs : « Oui, mais c’est quoi les exemples de condamnation dans le domaine de l’informatique ? » L’orateur se voit alors couper l’herbe sous les pieds. Parce qu’il ne peut pas répondre. Parce qu’un ingénieur informaticien, c’est un OVNI dans le ciel de l’ingénierie.
En attendant que les choses changent, nous noterons simplement que l’OIQ s’égosille en clamant sa victoire sur Microsoft, multinationale condamnée à une peine de 1000$ (notez le ridicule) alors qu’elle autorisait pas moins de 35 000 personnes à utiliser le titre d’ingénieur. On peut rigoler un bon coup, et mourir ou dormir en paix, selon les préférences de chacun.
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