POURIEL DU COEUR

Mon rêve québécois

Vendredi 19 janvier 2007, par Mahdi Khelfaoui // Numéro 14

Pas plus tard qu’hier, j’ai volé une job. Fraîchement diplômé de la Faculté d’Usinage des Chaussures de Karachi (la FUCK), concentration Assemblage, je débarquai à l’aéroport de Dorval confiant de trouver un emploi à la hauteur de mes incompétences techniques. La réalité a dépassé de loin tous mes espoirs. Accueilli par une liesse populaire jamais vue depuis la visite des Beatles en 64, j’eus bien vite fait d’oublier les rigueurs climatiques de l’hiver québécois, enveloppé que je fus par la chaleur humaine. À peine l’écueil douanier franchi, le maire Tremblay se présentait devant ma personne arborant un sourire resplendissant de 24 carats et un jeu de clés d’une villa huppée du upper Westmount flambant neuve avec un superbe cachet vieilli.

Je le remerciai du mieux que je pus et, abandonnant les reporters de la télévision spécialement dépêchés en mon honneur, je me précipitai vers le bureau de renseignement pour m’informer du centre de distribution d’aide sociale le plus proche de mon nouveau domicile de luxe. Cette nouvelle vie en terre étrangère, que chacun me prédisait ardue et semée d’embûches, s’annonçait au contraire sous les plus beaux auspices. Je décidai de prolonger les vacances et grâce à ma nombreuse progéniture, je m’assurai un train de vie agréable avec les allocations familiales, le loyer étant généreusement payé par la ville de Montréal. Quand elle ne pouvait se permettre un tel écart à la rectitude politique, Monsieur Tremblay en personne m’assurait un accommodement raisonnable en piochant dans le budget d’aide aux sans-abri.

Les relations de bon voisinage, sans nulle autre pareilles, me permirent de découvrir un autre aspect chaleureux du peuple québécois. Mes enfants se firent un point d’honneur, dès notre emménagement, de détruire toutes les mauvaises herbes des jardins avoisinants, tels les rosiers, les dahlias et les glycines. Une habitude qu’ils avaient prise dans notre pays d’origine pour tuer l’ennui et s’attirer la sympathie des grands-mères. En parlant de grands-mères, je voudrais rendre hommage à la plus serviable, la plus capable d’abnégation d’entre toutes. Jacqueline s’est toujours occupée de sortir nos vidanges qui s’entassaient dans son jardin en hiver, évitant ainsi à mes enfants de risquer de se casser un membre en marchant sur le verglas. Il faut quand même dire que cette charmante vieille dame est rudement mieux équipée pour ce genre d’opérations délicates. Elle se déplace toujours en fauteuil roulant motorisé à la plus fine pointe de la technologie, appareil qui n’est d’habitude utilisé que par les plus méritants de notre société.

Elle ne manquait jamais, à chaque fois qu’elle me croisait, de me rappeler le nom de l’université illustre d’où j’étais diplômé comme pour m’encourager dans ma recherche d’emploi. Ainsi, elle me répétait incessament comme une cheerleader un peu usée : « FUCK, FUCK, FUCK ! ». Pour ne point contrevenir aux bons usages, j’exécutais une petite danse en sonnant l’heure.

Je finis par me trouver un emploi dans le domaine de la thermodynamique appliquée aux compresses et pansements. Un vieux professeur émérite, œuvrant dans le domaine depuis quarante ans, s’apprêtait à prendre sa retraite et j’étais sur les rangs pour lui succéder à un poste hautement stratégique. Malheureusement, un autre candidat me faisait rude concurrence. Titulaire d’un doctorat de l’Université de Harvard en dynamique des thermonucléons appliquée aux géométries tubulaires, ce jeune fringant, que de longues études avaient lourdement endetté, en voulait carrément au pain quotidien de mes enfants.

Mon sort de nouvel immigrant m’aurait sans nul doute contraint à plonger dans l’extrémisme musulman radical tendance hassidique sans chapeau, mais c’était sans compter l’aide inestimée des politiques de discrimination positive. En moins de temps qu’il ne faudrait à un pickpocket pour s’emparer de votre portefeuille, je fus intronisé dans mes nouvelles fonctions, et même augmenté après deux semaines de travail. Qu’on ne vienne pas me dire que les Québécois sont racistes !

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