Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Le Polyscope a testé : le suicide

Aucun champ n'est obligatoire



  • Le nouveau projet que prépare Polythéâtre s’intitule Le Jeu du pendu, une adaptation de la pièce éponyme de Pierre-Michel Tremblay, écrite en 1996. Le Polyscope, qui trouve les choix artistiques de Polythéâtre trop souvent macabres depuis 1967, a choisi de vous présenter, au fil de ses répliques favorites de cette pièce désopilante, ce qui se cache réellement derrière ce titre plutôt glauque.

    UN PREMIER APERÇU

    Noir. Silence dans la salle. Le rideau s’ouvre sur Benoît, debout sur la table de son salon, corde de pendu autour du cou, petit chapeau de fête au sommet du crâne et crécelle entre les dents : pour cause, c’est son anniversaire, et il attend ses amis pour le fêter. C’est alors que Serge, Miriam, Louise et Luc, pleins de bonnes intentions, débarquent chez lui en pensant lui organiser le meilleur surprise party de sa vie, et se retrouvent bien malgré eux obligés de jouer à l’activité pour le moins originale de Benoît : un « jeu du pendu », grandeur nature. Et l’énigme de la soirée est de lui trouver une bonne raison pour continuer à vivre : « Les anniversaires sont imprégnés de l’idée de notre propre mort. Et je dis que si on les célèbre dans le luxe, la gourmandise et les excès, c’est pour s’empêcher de penser qu’on va mourir. Mais moi, le jour de ma venue au monde, ça m’exalte de penser à ma mort. Ça m’oblige à me demander : « Qu’est-ce que je dois faire avant de crever, putain? » C’est extraordinaire, avoir la mort comme compagne de fête! »

    Une fois la stupeur passée, chaque personnage réagit à sa manière, oscillant entre ménager la psychologie d’un ami cher, et lui en vouloir terriblement pour les avoir mis au milieu de cette scène absurde; le tout avec plus ou moins de compassion pour notre protagoniste principal : « On s’en va. Toi tu te pends tranquillement, à ton rythme, sans brusquer personne. Ça va tous nous éviter un party plate. De toute façon, tu sauteras pas. ». Puisqu’après tout, peut-être que le pendu n’a pas vraiment envie de se pendre…

    UNE COMÉDIE SOCIO-CULTURELLE

    Lui voit plutôt son acte provocateur comme un devoir de faire réfléchir son entourage sur la finalité de l’existence : « On a un des plus hauts taux de suicide en Occident. En tant que bon citoyen québécois, c’est normal que parfois j’y pense. Toi, tu y as jamais pensé? ». Bref, dis-moi comment tu te suicides, et je te dirai qui tu es.

    Alors, de quoi parle réellement cette pièce ? « On parle films, livres, cul. La semaine suivante : théâtre, films, livres, cul. La semaine d’après : films, théâtre, livres, cul. On finit toujours par parler de cul. ». Pour la faire courte, vous pouvez respirer un bon coup et arrêter de vous cramponner nerveusement aux accoudoirs de votre fauteuil; détendez-vous, vous vous apprêtez à voir une comédie.

    Néanmoins, comme dans toute comédie humaine, il y a bien un petit refrain lancinant, qui justifie toute l’écriture de cette farce osée. Et j’en vois même deux ici. Le personnage de Benoît souhaite d’abord nous amener à prendre un peu de recul sur notre propre vie : tout cynique qu’il est, il nous regarde écouler nos jours tels les hommes de l’allégorie de la caverne de Platon, prisonniers volontaires mais pas nécessairement conscients de notre routine quotidienne. « Y a deux mille ans, à Rome, on disait du pain et des jeux. Aujourd’hui, au Québec, on pourrait dire du pain sept céréales et des casinos. Beau progrès! » Au-delà de lever le nez de notre guidon, Benoît nous exhorte aussi à oser vivre pleinement : « J’veux pas faire d’enfant avec nostalgie, j’veux en faire avec frayeur. J’veux aimer, j’veux vivre avec frayeur. » Ne pas se contenter de faire ce que les normes sociales attendent de nous. Sortir de la caverne, c’est aussi apprécier le soleil dans toute sa splendeur, et pas seulement la faible lueur des quelques rayons timides arrivant à se frayer un chemin sous terre. C’est explorer toute la palette des émotions, renverser l’ordre social établi, et oser. Oser monter sur une table de pendu, oser faire chier ses amis, oser ne pas être heureux le jour de sa fête.

    UNE ÉCRITURE MILLIMÉTRÉE ET DES PERSONNAGES ATTACHANTS

    Ce qu’on aime particulièrement dans cette pièce, c’est son écriture, qui dépeint avec un esprit parfois bienveillant, parfois un peu grinçant, mais toujours drôle, ces petites absurdités pathétiques mais vraies de notre quotidien. Le personnage principal de la pièce, Arlequin sombre des temps modernes, incarne le cynisme à la perfection, et tourne maladivement tout au sarcasme. On se délecte alors de chacune de ses répliques savamment millimétrées, brillant d’un humour aussi noir qu’absurde : « Tout ce que j’ai trouvé à dire, c’était que le Tibet était en train de devenir un Disney World ésotérique, et de me ramener un dalaï-lama en peluche. »

    On aime aussi rire de tous ces personnages qui tentent tant bien que mal d’adapter leurs réactions à cette situation inouïe, à l’image de Louise qui se résout enfin à prendre son courage à deux mains pour avouer à Benoît, corde de pendu autour du cou : « Benoît, je prends la liberté de te le dire franchement : je pense que tu vas vraiment pas bien. ». Ainsi, face à cette situation extrême et repoussés dans leurs derniers retranchements émotionnels, les personnages sont amenés à se dévoiler un peu plus, ne pouvant s’empêcher de laisser transparaître un peu de leur vrai moi. Remontent alors à la surface ces petites blessures qu’on prend tous soin d’enfouir au plus profond de soi, et de ne surtout pas laisser paraître dans la vie de tous les jours…

    Mais par-dessus tout, au fur et à mesure que chaque personnage se livre un peu plus au fil de ses répliques, on finit par s’attacher à chacun d’eux, pour des raisons toutes résolument différentes, parce qu’ils sont tous résolument différents. Chacun apporte quelque chose de bien précis à la pièce que les autres ne peuvent donner; et c’est aussi pour ça que leurs interactions sont si jubilatoires pour le spectateur. On adore rire d’eux, compatir avec eux, être triste ou heureux pour eux.


    UNE MISE EN SCÈNE AUDACIEUSE

    Un thème universel, une écriture parfaitement pesée, des personnages divertissants, mais ce n’est pas tout. La très talentueuse metteuse en scène ne s’est pas contentée de diriger une poignée de personnages principaux. Ce huis-clos est entrecoupé de deux sketchs, toujours du même auteur, et tirés de l’œuvre Quelques Humains, qui mettent en lumière le passé ou les songes de notre pendu, en compagnie de personnalités toutes plus loufoques les unes que les autres, allant d’une « chouette famille canadienne-française vivant une chic maison unifamiliale », à une marionnette lubrique, Œdipe lui-même, Céline Dion ou presque, en passant par un homme-oiseau s’évertuant à appliquer les enseignements d’un certain Izzrabaran Tantolomek : « Évidemment, Izzrabaran Tantolomek est son nom chamanique. Tout son savoir est basé sur les connaissances secrètes et ésotériques des civilisations incas disparues qui ont été en contact avec les extraterrestres. Vous savez, tout ça ici, ce n’est pas la réalité. En fait, c’est le plan inférieur de la réalité. » Hum, c’est pas faux. Quoi qu’il en soit, même dans le plan inférieur de la réalité, ces deux sketchs agissent comme une paire de poumons en costume de clown : ils viennent faire respirer tout le show, pour le plus grand plaisir du spectateur qui peut s’autoriser quelques minutes à oublier les questions existentialistes et cyniques d’un « ostie d’fêlé » qui n’a pas encore réussi à comprendre comment être heureux dans ce bas-monde.

    EN BREF

    Petit récapitulatif des bonnes raisons qui doivent vous amener à venir assister à l’une des trois représentations du Jeu du pendu :
    – Des répliques cultes : « Œdipe, est-ce que c’est juif? »
    – De la poésie : « Toi, mange de la marde! »
    – Du courage : « J’en ai des couilles, d’abord. »
    – Des questions existentielles : « Avant, je divisais l’Occident entre ceux qui croient en Dieu et ceux qui y croient pas. Aujourd’hui, j’le divise entre ceux qui sont beurre dur et ceux qui sont beurre mou. […] Les mangeurs de margarines sont encore un mystère pour moi. Mais c’est bien, des mystères, y en faut quelques-uns. »
    – Des révélations : « La semaine passée, j’ai rêvé que j’étais une McCroquette. »
    – De la culture : « L’autre soir en écoutant le Canal D, j’ai vu un documentaire sur le bœuf musqué de la steppe russe. C’est, euh, c’est bon à savoir qu’y a des bœufs musqués dans ce coin-là. »
    – De l’amour : « Le pire, c’est que quand j’te vois comme ça, toute belle dans ta robe à fleurs, me dire que j’suis dégueulasse, ça me donne envie de faire quelque chose d’encore plus dégueulasse… te donner rendez-vous. »
    – Des questions existentielles bis : « Est-ce aussi vilain que de se masturber devant son petit neveu, père? »

    Et si vous avez besoin d’aide pour sortir de votre caverne à vous, ou que vous connaissez quelqu’un dans cette situation; parce que 3 suicides sont commis chaque jour au Québec, parce que plus d’un millier de personnes s’ôtent la vie chaque année, parce que le suicide est un véritable problème de santé publique qui touche des milliers d’entre nous, et parce qu’il est une cause de décès évitable :
    Association québécoise de prévention du suicide
    1 866-277-3553
    http://www.aqps.info/




    *Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.
    Aucun champ n'est obligatoire